Sortie 1969

Il y a des albums qui transcendent leur époque, leur genre, leur format, et qui deviennent simplement des chefs-d’oeuvre absolus de la musique enregistrée. Dusty in Memphis, sorti en février 1969, est l’un de ces albums. C’est la rencontre parfaite entre une chanteuse d’un talent exceptionnel et un contexte musical qui révèle des dimensions de ce talent qu’on ne soupçonnait pas.

Dusty Springfield, née Mary Isobel Catherine Bernadette O’Brien à Hampstead en 1939, est en 1969 l’une des voix les plus reconnues de la pop britannique. Ses cheveux blonds platine et son eye-liner dramatique sont autant sa marque que sa voix , cette voix de mezzo-soprano d’une chaleur et d’une profondeur qui rappelle à la fois la soul noire américaine et la grande tradition de la chanteuse de pop anglaise. Elle a grandi en écoutant Atlantic Records et Stax, en admirant Aretha Franklin et Ray Charles. Memphis, pour elle, était une destination rêvée.

Jerry Wexler, producteur légendaire d’Atlantic Records, est l’architecte de cet album. Il amène Dusty à Memphis, dans les studios American Sound Studio avec les mêmes musiciens qui viennent d’enregistrer Elvis , Reggie Young à la guitare, Tommy Cogbill à la basse, Gene Chrisman à la batterie, Bobby Emmons et Bobby Wood aux claviers. Cette section rythmique d’exception, connue comme les Memphis Boys, donne à l’album sa fondation sonore incomparable.

« Son of a Preacher Man » est la chanson qui a fait la gloire de cet album , et à juste titre. Dusty Springfield y chante avec une sensualité discrète et une précision rythmique qui font de cette chanson un des exercices vocaux les plus parfaits de l’époque. La ligne de guitare d’ouverture, le groove de la batterie, la façon dont Dusty entre sur le beat , tout est parfait dans ce titre. Quentin Tarantino l’utilisera dans Pulp Fiction en 1994, introduisant une nouvelle génération à Dusty Springfield.

« Breakfast in Bed » est une autre pièce maîtresse , une chanson qui appartient à la tradition du slow soul d’une sensualité absolue. « I Don’t Want to Hear It Anymore » de Randy Newman est peut-être le moment le plus bouleversant de l’album : Dusty Springfield interprète un texte de désillusion amoureuse avec une douleur contenue qui fait penser à la façon dont Sinatra interprétait les grands standards. C’est du grand art vocal, simplement.

La session d’enregistrement n’était pas sans difficultés. Dusty Springfield, perfectionniste obsessionnelle, ne pouvait pas chanter dans la même pièce que les musiciens , elle enregistrait ses voix séparément, sur des playbacks, ce qui rendait la session compliquée logistiquement. Jerry Wexler dira plus tard qu’il ne savait pas toujours si elle était dans la bonne humeur pour chanter, si le contexte serait favorable. Mais quand elle chantait, c’était inoubliable.

L’album ne se vend pas bien à sa sortie , trop soul pour les fans pop, trop pop pour les amateurs de soul pure, trop personnelle pour le mainstream. C’est l’histoire classique du chef-d’oeuvre méconnu à sa sortie et redécouvert progressivement par les générations suivantes. Dusty Springfield elle-même était frustrée par cet accueil , elle avait fait l’album de sa vie et personne ne s’en rendait compte.

Sur X : @dustyspringfield

Dusty Springfield mourra d’un cancer du sein le 2 mars 1999, deux semaines avant d’être intronisée au Rock and Roll Hall of Fame. Elle ne vivra pas assez longtemps pour voir la réévaluation complète de son oeuvre , la reconnaissance que Dusty in Memphis est l’un des grands albums de la pop et de la soul américaine, indépendamment du fait qu’une chanteuse britannique l’ait fait. Elle n’a jamais douté de la qualité de cet album, et elle avait raison.

Trente ans après sa sortie, Dusty in Memphis figure régulièrement dans les listes des meilleurs albums jamais enregistrés. Rolling Stone le classe parmi les 500 meilleurs albums de tous les temps. Ces listes ont leurs limites, mais elles disent quelque chose de vrai dans ce cas : cet album a traversé le temps sans vieillir. La voix de Dusty Springfield sur ces enregistrements est vivante comme au premier jour, urgente comme si elle venait d’être capturée, belle comme peu de choses le sont.

Les musiciens de session qui jouent sur cet album , les Memphis Boys , sont peut-être les meilleurs musiciens de session de toute l’histoire de la musique populaire américaine. Reggie Young, Tommy Cogbill, Gene Chrisman, Bobby Emmons, Bobby Wood , ces cinq hommes ont joué sur plus de hits qu’on ne peut en compter. Leur façon de jouer ensemble, développée au fil d’années de sessions, est une conversation permanente , ils s’écoutent, se répondent, créent l’espace qu’il faut au moment qu’il faut.

Wexler racontera plus tard que les sessions avec Dusty Springfield étaient parmi les plus intenses de sa carrière de producteur. Non pas parce qu’elles étaient difficiles techniquement, mais parce que la qualité de ce qui se passait dans le studio était si évidente à tout le monde que personne n’osait gâcher en faisant moins que son maximum. C’est cela aussi, un grand album : le moment où tout le monde dans la pièce sait que quelque chose d’exceptionnel est en train de se créer.

Dusty Springfield a enregistré plusieurs autres albums de grande qualité dans les années soixante-dix et quatre-vingt, mais aucun n’a atteint le niveau de Dusty in Memphis. C’est souvent ainsi pour les artistes qui réalisent leur chef-d’oeuvre relativement tôt dans leur carrière : tout le reste, aussi bon soit-il, sera mesuré à cet étalon impossible. Dusty Springfield vivait sous l’ombre de Memphis depuis 1969, incapable d’y revenir mais incapable aussi d’aller ailleurs avec la même liberté.

La note des passionnés

4,0 /5

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Dusty in Memphis