1969 Album

Pickin’ Up the Pieces

par POCO

4,0
Sortie 1969
Artiste POCO

Quand Buffalo Springfield s’effondra en 1968 sous le poids de ses propres contradictions internes, personne ne pleurait trop longtemps. De ses cendres allaient naitre des groupes qui allaient marquer les deux décennies suivantes. Neil Young, bien sur, partait dans sa direction propre. Stephen Stills allait former Crosby, Stills et Nash. Et Richie Furay, le troisième pilier de Buffalo Springfield, allait créer quelque chose de différent, quelque chose de plus simple et de plus beau peut-etre : Poco.

Pickin’ Up the Pieces, le premier album de Poco sorti en 1969, est l’acte fondateur du country rock. Pas le country rock tel que les Eagles allaient le commercialiser dans les années 70, avec ses harmonies dorées et ses productions impeccables. Le country rock dans sa forme la plus brute, la plus honnete, la plus proche du folk et du bluegrass dont il était issu. Un son de campagne dans une époque de villes.

La formation initiale était extraordinaire. Richie Furay a la guitare et au chant, Jim Messina (qui allait plus tard former Loggins et Messina) a la basse et a la production, Rusty Young au pedal steel guitar et au banjo, Randy Meisner a la basse et au chant (qui allait quitter pour rejoindre Eagles dès 1970), George Grantham a la batterie et au chant. Cinq musiciens dont au moins trois avaient un destin remarquable tracé devant eux.

Rusty Young et son pedal steel guitar sont peut-etre la sonorité la plus distinctive de cet album. Le pedal steel est l’instrument roi de la country music traditionnelle, cet instrument plaintif et glissant qui évoque les grandes plaines et les cow-boys solitaires. L’intégrer dans un contexte rock en 1969 était une idée presque révolutionnaire. Young le jouait avec une maîtrise et un sens mélodique qui lui permettaient de dialoguer avec les guitares électriques de Furay sans jamais détonner.

Jim Messina, plus connu comme musicien de scène que comme producteur, avait pour Poco un sens de l’enregistrement qui correspondait parfaitement a leur esthétique. Les arrangements sont aérés, les voix mises en avant, les instruments clairement séparés dans le mix. On entend tout, on peut suivre chaque musicien individuellement, ce qui est rare pour l’époque ou la tendance était plutot aux murailles de son et aux mixages compressés.

La chanson Pickin’ Up the Pieces, qui donne son titre a l’album, est le manifeste du groupe : des harmonies vocales a quatre voix qui doivent tout aux Everly Brothers et a Buffalo Springfield, un rythme country-rock qui se balance avec la naturel d’un fauteuil a bascule, une mélodie simple et immédiatement mémorable. C’est une chanson parfaite, qui fait ce qu’elle doit faire sans fioritures ni prétention.

Le groupe faillit s’appeler Pogo, du nom du célèbre personnage de bande dessinée de Walt Kelly. Un problème de droits les obligea a changer le nom a la dernière minute. « Poco » signifie « peu » en espagnol et en italien, mais symbolisait pour le groupe quelque chose comme « prendre les choses calmement », une philosophie musicale autant qu’une posture de vie.

Le succès de Pickin’ Up the Pieces fut modeste en termes de ventes mais immense en termes d’influence. Les Eagles, qui allaient triompher quelques années plus tard avec le country rock poli et commercial qu’ils avaient en partie appris de Poco, devaient beaucoup a ce premier album. Meisner lui-meme, en partant rejoindre les Eagles, portait avec lui une partie de ce son.

Poco continua d’enregistrer pendant les années 70 et 80, avec une constance artistique admirable et un succès commercial qui ne fut jamais a la hauteur de leur qualité. Ce fut une des trajectoires les plus frustrantes du rock américain : un groupe trop bon pour l’anonymat, pas assez célèbre pour la gloire. Mais les albums de leur premiere période, et Pickin’ Up the Pieces en particulier, sont des merveilles qui ne demandent qu’a etre redécouvertes.

Sur X : @pocoband

Aujourd’hui, quand on écoute cet album, on entend le début de quelque chose. On entend la naissance d’un son qui allait definir une décennie de musique américaine. Et on entend surtout des musiciens qui jouaient avec joie, avec légèreté, avec cette conviction simple que la musique la plus belle est souvent celle qui ne se prend pas trop au sérieux. Poco avait raison. Et Pickin’ Up the Pieces en est la preuve.

La question du pedal steel guitar dans le rock est fascinante et mérite qu’on s’y attarde. Cet instrument, roi absolu de la Nashville Sound des années 50 et 60, symbole de la country music dans ce qu’elle avait de plus terroir et de plus conservateur, allait devenir un des éléments clés du country rock californien grâce a des musiciens comme Rusty Young. Le fait qu’un instrument aussi associé a une culture spécifique puisse se réinventer dans un contexte entièrement différent sans perdre son identité dit quelque chose d’important sur la perméabilité des traditions musicales quand des musiciens curieux s’en emparent.

Randy Meisner, dont on oublie souvent qu’il fut un membre fondateur de Poco avant de rejoindre Eagles, apportait au groupe une voix de ténor d’une beauté rare. Ses harmonies avec Furay sur Pickin’ Up the Pieces définissent le son idéal du country rock avant meme que le genre ait un nom officiel. Quand Meisner quitta pour rejoindre Eagles et qu’on entendit ensuite ces mêmes harmonies sur Desperado et Hotel California, la filiation était évidente. Poco avait formé une partie de ce que les Eagles allaient devenir.

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