The Gilded Palace Of Sin
The Gilded Palace of Sin, The Flying Burrito Brothers (1969) : la country rock dans les étoiles
Il y a des albums qui inventent un genre. Pas qui en participent, pas qui en anticipent quelques traits, pas qui se situent dans une filiation déjà tracée : qui l’inventent, purement et simplement, à partir de rien ou presque, avec l’inconscience géniale de ceux qui ne savent pas encore qu’ils sont en train de faire l’histoire. The Gilded Palace of Sin, premier album des Flying Burrito Brothers sorti le 6 février 1969 sur A&M Records, est l’un de ces disques rares. En enregistrant ces sessions à Hollywood entre novembre et décembre 1968, Gram Parsons et Chris Hillman, fraîchement démissionnaires des Byrds après l’aventure de Sweetheart of the Rodeo, ont créé le manifeste fondateur du country rock, le document sonore de référence de toute l’Americana qui allait suivre.
Nudie suits, pédales steel et Cosmic American Music
Pour saisir ce qu’accomplit cet album, il faut comprendre le contexte mental et émotionnel dans lequel il a été créé. Gram Parsons, fils d’une famille de Géorgie marquée par la tragédie, avait une idée fixe : réconcilier la country music, qu’il aimait passionnément depuis l’enfance, avec le rock psychédélique qu’il avait adopté à Harvard avant d’abandonner ses études pour poursuivre sa vocation musicale. Il appelait ce projet la Cosmic American Music, une expression qui résume mieux qu’aucune autre ce qu’il cherchait à faire : une musique qui serait à la fois profondément ancrée dans la tradition hillbilly et country de l’Amérique profonde, et librement ouverte aux couleurs de la soul, du gospel, du rock psychédélique et de la contre-culture des années soixante. Pas du country rock comme compromis commercial entre deux genres, mais une synthèse radicale, une musique neuve qui n’existerait que si on avait le courage de tout mélanger sans craindre de trahir ses ancêtres.
La formule instrumentale des Burrito Brothers est l’une des plus raffinées de toute l’histoire du rock. Au centre, la voix de Gram Parsons et les harmonies de Chris Hillman, deux timbres qui s’imbriquent avec une naturelle évidence. Et puis il y a Sneaky Pete Kleinow, dont la pedal steel guitar est l’instrument-clé de l’album, cette voix languide et plaintive qui pleure sur chaque chanson avec une éloquence surpassant tous les mots. L’album s’ouvre sur Christine’s Tune, se poursuit avec l’extraordinaire Sin City, portrait acide et mélancolique de Los Angeles vu depuis ses bas-fonds et ses palais dorés. Do Right Woman, reprise du classique de Dan Penn et Chips Moman créé pour Aretha Franklin, reçoit ici un traitement d’une tendresse déchirante. Dark End of the Street, autre chef-d’oeuvre de Penn, devient quelque chose d’encore plus tragique qu’il ne l’était déjà. Et Hot Burrito No. 1 et Hot Burrito No. 2 sont parmi les plus belles chansons d’amour jamais écrites en langue anglaise.
Les costumes Nudie portés par les Burrito Brothers sur la pochette et lors de leurs concerts sont eux-mêmes un manifeste. Ces tenues extravagantes brodées de symboles psychédéliques, de feuilles de marijuana et de croix, commandées au couturier de Nashville Nudie Cohn qui habillait les stars country depuis des décennies, sont une déclaration de guerre à toutes les frontières culturelles. La country music peut être psychédélique. Le rock peut être honnête et pur. La tradition et l’innovation ne sont pas des ennemis.
« I never liked the term country-rock. I preferred to call my music Cosmic American Music, because it had no limits. It was everything at once : country, soul, gospel, rock, bluegrass. » – Gram Parsons
L’album ne se vend pas à sa sortie, plafonnant à la 164ème place du Billboard 200. Gram Parsons, qui rêvait de réconcilier les publics country et rock, se heurte à l’incompréhension des deux camps : trop électrique pour Nashville, trop country pour les kids du rock. Mais les artistes qui comptent l’entendent, le comprennent, s’en nourrissent. Les Eagles, Emmylou Harris, Wilco, Ryan Adams : toute une lignée.
Gram Parsons est mort en septembre 1973, à vingt-six ans, d’une overdose dans une chambre de motel au bord du désert de Joshua Tree. Il n’a pas eu le temps de voir son influence s’exercer pleinement, de voir les Eagles vendre des dizaines de millions de disques sur les fondations qu’il avait posées. Mais The Gilded Palace of Sin reste, intact et magnifique, monument fondateur de la plus américaine des musiques, un disque qui a tout changé sans que presque personne ne s’en aperçoive au moment où cela se passait.
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