Creedence Clearwater Revival est peut-être le groupe de rock américain le plus paradoxal des années soixante-dix : formé en Californie, influencé par la musique de la Louisiane et du Mississippi, musicalement conservateur dans une époque de révolutions progressives, populaire auprès du grand public alors que ses contemporains visaient l’avant-garde. Pendulum, leur sixième et avant-dernier album, sorti en décembre 1970, est l’album de transition , entre les grandes années de succès et la dissolution qui approche.
John Fogerty , chanteur, guitariste, compositeur principal , est à la fois la force et la tension centrale du groupe. Son génie mélodique et son ancrage dans les traditions du rock and roll américain (blues, country, rockabilly) font de lui l’un des compositeurs les plus doués de son époque. Mais cette vision dominante , Fogerty contrôlant tout, produisant lui-même, imposant ses arrangements , crée des frictions avec ses frères et compagnons Tom Fogerty, Stu Cook et Doug Clifford.
« Have You Ever Seen the Rain » est la chanson qui résume le mieux ce que CCR faisait de mieux , une mélodie simple d’une mélancolie douce, des paroles qui évoquent quelque chose d’immédiatement reconnaissable (la pluie sous le soleil, la contradiction dans les choses), une production directe sans ornement. Cette chanson, écrite par Fogerty comme une métaphore des tensions internes du groupe, est devenue l’une des chansons les plus jouées à la radio américaine de tous les temps.
« Hey Tonight » est un rock and roll d’une énergie et d’une précision qui montre le groupe encore capable de produire de la joie pure , même si les relations internes se dégradent. Fogerty chante avec son accent sud fictif (il a grandi à Berkeley, pas en Louisiane), avec cette conviction qui rend son imitation d’un son qu’il n’a pas vécu plus authentique que beaucoup d’originaux.
L’album montre aussi des expérimentations que le grand public n’attendait peut-être pas de CCR. « Rude Awakening #2 » est un instrumental de jazz-rock d’une liberté inhabituelle. « (Wish I Could) Hideaway » est une ballade country d’une tendresse douce. Ces explorations discrètes montrent un groupe qui cherchait à évoluer même si la formule qui les avait rendus célèbres les en empêchait souvent.
Tom Fogerty partira après cet album , la tension avec son frère John était devenue insupportable. La version courte de CCR continuera un album de plus, Mardi Gras en 1972, qui sera une catastrophe critique et commerciale. La dissolution du groupe en 1972 laissera des blessures profondes , des années de procès entre John Fogerty et ses ex-compagnons sur les droits musicaux, des décennies de mauvaise sang.
John Fogerty n’a pas enregistré d’album de nouvelles compositions pendant neuf ans après la dissolution de CCR , paralysé par des problèmes légaux et psychologiques. Son retour avec Centerfield en 1985 sera triomphal, mais les cicatrices de ces années soixante-dix restent visibles dans ses interviews de l’époque.
CCR a vendu plus de 100 millions d’albums dans le monde , un des groupes les plus vendus de l’histoire du rock. Et pourtant, leur influence artistique est souvent sous-estimée parce que leur son n’était pas innovant dans le sens technique du terme. Ils ne créaient pas de nouveaux genres , ils maîtrisaient et sublimaient des traditions existantes. Cette maîtrise était un art en soi, et Pendulum en est l’un des derniers grands exemples.
L’Amérique profonde que CCR décrivait dans ses chansons , les bayous, les rivières, les routes de campagne, les petits villages , n’était pas l’Amérique qu’ils habitaient (Berkeley, Californie). C’était une Amérique imaginaire, construite à partir des disques de Hank Williams et Robert Johnson, une mythologie sonore aussi vraie que les mythologies ont toujours été : vraie d’une vérité qui dépasse la géographie et le biographique.
La production de Pendulum révèle une volonté de John Fogerty de s’éloigner du son brut de leurs débuts. Les arrangements sont plus soignés, les textures de claviers plus présentes, les harmonies vocales plus travaillées. Mais sous cette sophistication nouvelle, le coeur musical reste le même , ancré dans le rhythm and blues américain des années cinquante, dans le boogie-woogie de Little Richard et le rockabilly de Scotty Moore.
Un aspect souvent négligé de l’héritage de CCR est leur rôle dans la démocratisation du rock américain. Dans une époque dominée par le rock progressif complexe et l’expérimentation psychédélique, CCR jouait de la musique que tout le monde pouvait comprendre et aimer. Cette accessibilité était un choix artistique délibéré, pas une limitation , Fogerty était parfaitement capable de composer des chansons complexes, mais il choisissait la clarté.
Le titre « Pendulum » lui-même suggère un mouvement de va-et-vient, d’oscillation , peut-être entre le succès et l’échec, entre la cohésion et la division, entre le passé et le futur. C’est un titre mélancolique pour un album qui sonnerait comme un adieu, même si personne ne le savait encore en décembre 1970. Les quatre musiciens de CCR étaient encore ensemble, encore dans les charts, encore au sommet , mais le balancier avait commencé son mouvement vers le bas.
Les artistes qui ont cité CCR comme influence directe forment une liste impressionnante : Bruce Springsteen, Tom Petty, John Mellencamp, The Black Keys. Tous ces musiciens reconnaissent la dette qu’ils doivent à Fogerty et à CCR pour avoir prouvé que le rock américain simple et direct pouvait être une forme d’art autant que les expérimentations les plus ambitieuses de leurs contemporains.
L’album s’achève sur « Rude Awakening #2 », ce retour instrumental qui montre CCR cherchant à dépasser leur propre formule. John Fogerty n’était pas seulement l’auteur de hits , c’était un musicien curieux qui résistait aux attentes. Cette curiosité, même si elle ne produisait pas toujours de résultats commerciaux, est ce qui donnait à la musique de CCR sa vitalité durable.
Le paradoxe de CCR est que le groupe qui semblait le plus authentiquement americain n’etait pas si americain que ca dans ses origines. John Fogerty et ses freres avaient grandi en Californie, loin du Delta du Mississippi et des marécages louisianais qui inspiraient si directement sa musique. Mais cette distance n’avait rien retire a la conviction de son jeu : le son de la boue et de la pluie dans sa voix etait aussi reel que s’il avait passe toute son enfance a pecher dans les bayous de Louisiane. C’est la magie de la grande musique populaire americaine : elle peut voyager et se reapproprier sans perdre son authenticite fondamentale.
Have You Ever Seen the Rain illustre parfaitement cette tension productive. La chanson est ecrite depuis la Californie, depuis la perspective d’un homme qui observe le monde depuis une position de reussite relative, et pourtant elle touche quelque chose d’universel qui va bien au-dela de sa situation personnelle. Les meilleures chansons font ca : elles partent d’une experience specifique et arrivent a une verite generale que tout le monde peut reconnaitre.
Long As I Can See the Light, la derniere chanson de l’album, est peut-etre la plus meditative que CCR ait jamais enregistree. Un homme qui rentre chez lui guide par une lumiere qu’il peut voir de loin. Une image simple, une metaphore transparente, une melodie qui reste longtemps apres que la chanson s’est terminee. C’est ce genre de chanson qu’on retrouve a la radio vingt ans apres, et qu’on realise soudainement avoir toujours connue sans jamais vraiment remarquee.
Plus de CREEDENCE CLEARWATER REVIVAL
Voir la fiche artiste →La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration







