Après la dissolution, le document

1973. Fantasy Records publie Live in Europe, album posthume de Creedence Clearwater Revival, enregistré lors de leur tournée européenne de 1971. CCR a officiellement mis fin à son existence en octobre 1972, dans une amertume et des tensions fratricides que personne n’avait vu venir aussi brutalement. John Fogerty, Tom Fogerty, Stu Cook et Doug Clifford étaient entrés dans les années 1970 comme l’un des groupes les plus populaires du monde. Ils en sont sortis divisés et épuisés. Cet album live est la trace de ce qu’ils étaient au sommet, capturée devant les publics européens qui les adulaient.

La scène européenne de 1971 avait pour CCR une signification particulière. En Europe, leur musique était vécue avec une intensité qui dépassait parfois l’accueil américain. Les publics allemands, anglais, français entendaient dans le rock du bayou de Fogerty quelque chose d’universel et d’intemporel : un groove noir venu des marécages de Louisiane interprété par quatre blancs de la banlieue d’Oakland. La contradiction apparente n’en était pas une pour eux. La musique était la musique.

Sur scène, CCR était une machine. John Fogerty à la guitare et au chant avait une présence physique et une autorité vocale qui transcendaient la taille de la salle. Sa voix éraillée, hoquetante, urgente, était l’une des grandes voix du rock américain de cette époque. Les concerts de 1971 le montrent dans cette forme, avec un groupe rodé par des années de tournées incessantes, capable de jouer Travelin’ Band, Who’ll Stop the Rain, Proud Mary et Fortunate Son avec une précision et une énergie qui font de cet album live un document valable à la fois historiquement et musicalement.

Les tensions qui ont tout fait exploser

L’histoire de la dissolution de CCR est une histoire classique de fratricide artistique. Tom Fogerty, frère de John, était guitarist rythmique et avait co-fondé le groupe. John était le compositeur et l’auteur de presque tout le répertoire, la voix et la force créatrice. Cette asymétrie avait créé des tensions croissantes. Tom quitte le groupe en février 1971, pendant la tournée qui produira cet album live. Il sera remplacé… par personne : CCR continue en trio.

Les tensions entre John Fogerty et Stu Cook et Doug Clifford (basse et batterie) autour du contrôle artistique et de la direction musicale du groupe conduisent à une décision étrange pour leur dernier album Mardi Gras (1972) : Fogerty décide que chaque membre composera et chantera sa part égale. Le résultat n’est pas à la hauteur de ce que le groupe avait produit quand Fogerty dirigeait tout. Les critiques sont sévères. Le groupe se sépare peu après.

Live in Europe arrive donc dans un contexte nostalgique : c’est un regard vers l’arrière sur ce que CCR était quand tout allait encore. Les quatre musiciens jouent ensemble avec une cohésion et une efficacité qui contredisent les tensions qui couvaient. C’est ça, la cruauté des albums live posthumes : ils montrent ce qui était possible et ce qui ne sera plus.

La permanence du bayou

La musique de John Fogerty pour CCR est une synthèse unique. Il est né en 1945 à Berkeley, Californie, à des milliers de kilomètres de la Louisiane qu’il chante. Il n’a pas grandi dans les marécages du delta. Il a grandi à Oakland, dans une famille de classe moyenne blanche. Mais il a absorbé la musique noire du bayou, le blues de Chicago, le rock’n’roll de Little Richard et Chuck Berry, et il a construit à partir de tout ça quelque chose qui sonnait authentiquement américain d’une façon que personne ne pouvait vraiment définir mais que tout le monde reconnaissait immédiatement.

Trente ans après la dissolution, CCR reste l’un des groupes les plus joués sur les radios du monde entier. Bad Moon Rising, Have You Ever Seen the Rain, Green River : ces titres font partie du fond sonore commun de la civilisation contemporaine. Live in Europe les capture dans leur forme live originale, avec l’urgence et la sueur des grandes nuits de concert.

La note des passionnés

4,0 /5

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Live in Europe