Willy and the Poor Boys
Novembre 1969. CCR publie son quatrième album de l’année. Quatre albums en douze mois : le chiffre donne le vertige. Mais « Willy and the Poor Boys » n’est pas le disque épuisé d’un groupe à bout de souffle. C’est au contraire l’un des sommets de la discographie CCR, l’album où John Fogerty est le plus politique, le plus direct, le plus américain. « Down on the Corner » et « Fortunate Son » sont deux des chansons les plus importantes de cette année extraordinaire, deux faces complémentaires d’une Amérique que Fogerty observe avec les yeux grands ouverts et la plume affûtée.
« Down on the Corner » est la célébration. Un groupe de musiciens de rue, Willy et ses amis, jouent pour les passants qui sortent de l’usine ou du bureau. C’est la musique comme bien commun, partagée par tous, accessible à tous. Le riff de guitare est festif et simple, la mélodie immédiatement mémorable, le texte chaleureux et communautaire. C’est une chanson sur la joie collective que procure la musique populaire, sur le fait que deux accords et une bonne mélodie peuvent transformer un trottoir gris en scène de fête.
« Fortunate Son » est la contestation. Deux minutes et dix-neuf secondes de colère concentrée contre l’injustice sociale. La chanson dénonce ceux qui n’ont pas à servir dans l’armée grâce à leurs privilèges hérités, pendant que les fils de familles ordinaires portent l’uniforme. Le riff d’ouverture est l’un des plus célèbres de l’histoire du rock, reconnaissable en deux secondes. La voix de Fogerty est tranchante comme un rasoir, sans compassion pour les cibles de sa critique. C’est l’une des grandes chansons protestataires de la musique populaire américaine, un document sonore d’une époque.
Ces deux chansons, placées côte à côte sur l’album, créent un dialogue saisissant. D’un côté la joie populaire, de l’autre la colère sociale. Entre les deux, toute l’ambivalence de l’Amérique de 1969 : un pays capable de la plus grande générosité et de la plus grande injustice, qui peut célébrer et souffrir en même temps. Fogerty ne choisit pas entre les deux : il embrasse la contradiction, il la met en musique, il la fait chanter.
« Cotton Fields » est une reprise du blues traditionnel de Huddie Ledbetter (Lead Belly), traitée avec une légèreté acoustique country. Cette chanson, qui raconte la vie dans les champs de coton du Sud américain, prend une dimension particulière à l’époque du mouvement des droits civiques. Creedence, groupe de Blancs californiens, interprète le blues des Noirs du Sud avec un respect et une efficacité qui témoignent de leur immersion dans cette tradition musicale.
Tom Fogerty, le frère aîné de John et guitariste rythmique du groupe, apparaît sur cet album dans un rôle plus important que sur les précédents. Sa guitare apporte une texture rythmique chaleureuse qui complète parfaitement les lignes de John. La section rythmique Stu Cook-Doug Clifford est au sommet de sa forme, locked in dans un groove collectif d’une précision métronomique. Ces quatre musiciens qui jouent ensemble depuis l’adolescence ont développé une télépathie musicale rare.
« Midnight Special », autre reprise d’un classique du folk et blues américain, est traitée avec l’énergie et la conviction qui caractérisent toutes les reprises de CCR. Fogerty n’essaie pas de dépasser l’original, il cherche simplement à retrouver l’essence de la chanson dans le langage musical qui est le sien. Cette honnêteté dans l’approche des reprises est une qualité rare dans une époque où beaucoup de groupes cherchaient à montrer leur originalité en transformant radicalement les oeuvres qu’ils s’appropriaient.
L’album se vend immédiatement à plus d’un million d’exemplaires aux Etats-Unis et confirme CCR comme l’un des groupes les plus populaires et les plus importants du rock américain de l’époque. En 1969, Creedence est partout : à la radio, dans les charts, à Woodstock (où ils ont joué dans la nuit du vendredi au samedi matin). Leur présence dans le paysage culturel américain est totale, leur influence sur le rock country et le southern rock qui vont suivre dans les années 70 est décisive.
Fun fact : John Fogerty a écrit « Fortunate Son » en vingt minutes, d’un seul trait, sans ratures ni corrections. Il venait de lire dans un journal que David Eisenhower, le petit-fils du président Eisenhower qui venait d’épouser la fille de Richard Nixon, avait reçu une dispense militaire. La colère l’avait envahi, sa guitare était à portée de main, et la chanson était née. Fogerty dit souvent que les meilleures chansons s’écrivent quand on est en colère ou quand on est amoureux. « Fortunate Son » prouve que la première émotion peut aussi produire des chefs-d’oeuvre.
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