Sortie 1972

Il faut comprendre ce que Dave Edmunds représentait dans le paysage du rock britannique du début des années soixante-dix pour apprécier ce qu’il faisait avec Rockpile. Pendant que les autres regardaient vers l’avant – vers le rock progressif, vers le glam, vers l’expérimentation – Edmunds regardait vers le passé avec une obstination qui n’était pas de la nostalgie mais de la conviction. Il croyait que le rock and roll des années cinquante avait quelque chose que le rock contemporain avait perdu, et il avait décidé de passer sa carrière a retrouver ce quelque chose.

Ce quelque chose, c’est l’énergie directe, immédiate, sans fioritures des premiers disques de Chuck Berry, Eddie Cochran, Gene Vincent, Ricky Nelson. Cette façon de jouer qui ne s’excuse pas d’etre simple, qui ne cherche pas a impressionner avec de la technique ou de la sophistication, qui mise tout sur le groove et le plaisir physique de la musique qui bouge les gens. Edmunds avait compris que ce n’était pas de la nostalgie – c’était de la rigueur esthétique.

Sa façon d’enregistrer était aussi délibérément rétro : il cherchait le son des studios des années cinquante, la saturation douce des enregistrements mono, la présence immédiate de la guitare et de la basse sans les effets et les traitements qui avaient envahi le rock des années soixante. Dans son propre studio de Rockfield au Pays de Galles, il avait développé une capacité de production autodidacte qui lui permettait de faire sonner ses disques exactement comme il voulait.

« I Hear You Knocking », son single de 1970, avait atteint la premiere place des charts britanniques et avait montré qu’il y avait un public pour cette approche. Rockpile, sorti en 1972, continue dans cette direction avec une cohérence totale. L’album couvre des répertoires variés – des originaux d’Edmunds, des reprises de classiques, des covers de chansons moins connues qu’il voulait sortir de l’oubli – mais tout passe par le meme filtre esthétique et le meme souci de l’authenticité sonore.

Edmunds avait un talent rare pour habiter les styles qu’il reprenait sans se perdre dedans. Quand il jouait du rockabilly, il sonnait comme quelqu’un qui avait grandi avec ça, pas comme quelqu’un qui l’imitait. Cette qualité d’immersion, qui distingue les grands interprètes des simples copistes, est l’une des forces principales de Rockpile.

Le nom Rockpile reviendra plus tard comme nom de son groupe avec Nick Lowe, Billy Bremner et Terry Williams – une formation qui sera au coeur de la renaissance rock des années soixante-dix et quatre-vingt, quelque part entre le pub rock et le new wave, influente bien au-dela de ses ventes commerciales. Mais ce premier Rockpile, l’album solo de 1972, établit déja les coordonnées du territoire qu’Edmunds allait explorer pendant les décennies suivantes.

Dans le contexte de 1972, Rockpile était une anomalie : pendant que ses contemporains essayaient d’aller plus loin, plus haut, plus complexe, Edmunds allait a contre-courant avec une obstination sereine. L’histoire lui a donné raison : le retour du rock and roll dans sa pureté originale qu’il préfigurait avec des albums comme Rockpile est devenu l’un des mouvements les plus importants de la musique populaire britannique de la seconde moitié des années soixante-dix.

Edmunds avait la particularité rare d’être simultanément musicien et ingénieur du son de talent. Son studio de Rockfield au Pays de Galles était l’un des premiers studios résidentiels en Europe, et sa capacité a produire lui-meme ses disques – a controler exactement le son qu’il voulait obtenir – lui donnait une indépendance créatrice que peu de musiciens de sa génération pouvaient revendiquer. Cette double compétence a alimenté son obsession pour l’authenticité du son vintage.

Il faut aussi comprendre le positionnement culturel unique de Dave Edmunds dans le contexte britannique de 1972. Il venait du Pays de Galles, pas de Londres ou de Liverpool, et cette origine périphérique lui donnait peut-etre une certaine liberté vis-a-vis des modes et des tendances du moment. Pendant que la scène londonienne s’embrasait pour le glam rock et les ambitions progressives, Edmunds construisait tranquillement son propre univers au Pays de Galles, a distance des modes, ancré dans ses convictions musicales.

Le label Rockfield qu’Edmunds a co-fondé est devenu l’un des studios les plus importants du rock britannique. Queen a enregistré « Bohemian Rhapsody » a Rockfield. Simple Minds y a travaillé. Coldplay a fait ses débuts dans ces studios. L’héritage de Dave Edmunds dans le paysage musical britannique ne se limite pas a ses propres disques : il inclut aussi l’infrastructure qu’il a contribué a construire et qui a servi des générations de musiciens.

Rockpile, l’album, préfigure ce que Edmunds accomplira avec ses collaborateurs des années suivantes : une musique qui ne cherche pas a impressionner par sa sophistication mais a toucher directement, physiquement, les auditeurs. Cette philosophie musicale – la clarté, l’efficacité, le plaisir immédiat de la musique bien jouée – a trouvé son expression la plus accomplie dans le pub rock puis dans la new wave britannique. Et si on cherche le précurseur qui a planté les graines de ce mouvement, on revient toujours a des albums comme Rockpile.

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