Nervous on the Road
par BRINSLEY SCHWARZ
Brinsley Schwarz, 1972. Le groupe porte le nom de son guitariste, ce qui est déjà une déclaration d’intention modeste dans un monde rock qui aime les noms mystérieux ou clinquants. Brinsley Schwarz le musicien et Brinsley Schwarz le groupe sont des figures essentielles d’un mouvement qui n’a pas encore de nom en 1972 mais qui en aura bientot un : le pub rock.
L’histoire de Brinsley Schwarz commence par l’un des fiascos promotionnels les plus spectaculaires de l’histoire du rock britannique. En 1970, leur manager Dave Robinson, avec une ambition qui frisait le délire, organise un voyage en charters pour des dizaines de journalistes et de DJs londoniens pour les emmener voir le groupe jouer au Fillmore East à New York. Le vol est retardé, les journalistes arrivent à peine à temps pour les deux derniers morceaux, le groupe joue mal sous la pression, et tout ça finit dans les journaux musicaux comme exemple parfait de hype démesuré. Un désastre.
Mais l’essentiel de l’histoire de Brinsley Schwarz n’est pas dans ce fiasco. L’essentiel est dans ce qui suit : le groupe rentre à Londres, tire la lecon, et commence à jouer dans les pubs. Pas les grandes salles. Les pubs. The Hope and Anchor à Islington. The Nashville Rooms à West Kensington. Des endroits où les concerts ne coutent rien à personne et où le rapport entre la scène et le public est à deux metres. Cette décision de retourner au plus petit possible, au plus direct possible, va être fondatrice d’une esthétique.
Nick Lowe est le bassiste et compositeur principal du groupe, et c’est ici qu’il affûte ce sens de la chanson concise, directe, sans ornements inutiles, qui va le rendre célèbre dans les années suivantes. « What’s So Funny ‘Bout Peace Love and Understanding », qu’il écrit à cette époque et que Brinsley Schwarz joue en concert, va être reprise par Elvis Costello et devenir une chanson intemporelle. On comprend en écoutant « Nervous on the Road » que Lowe avait déjà trouvé ce don particulier pour les chansons qui semblent simples mais qui collent à l’âme.
« Nervous on the Road » est leur quatrième album, et il montre un groupe qui a trouvé son son après les tâtonnements des débuts. Les influences sont claires : la musique country-rock américaine, les harmonies des Byrds, la simplicité directe de la soul music de Memphis. Bob Andrews aux claviers apporte une chaleur organique. Billy Rankin à la batterie joue avec cette retenue des musiciens qui savent que moins c’est souvent plus. Et Brinsley Schwarz le guitariste joue avec une précision élégante, jamais ostentatoire.
« Happy Doing What We’re Doing » est la chanson qui résume le projet du groupe : une declaration d’indépendance tranquille, l’affirmation qu’on peut faire de la musique pour la musique elle-même, sans chercher à impressionner les majors ou à plaire aux journalistes. C’est exactement ce que le groupe fait à ce moment de sa carrière.
« Surrender to the Rhythm » est peut-être le morceau le plus beau de l’album, une ballade qui flotte sur des harmonies vocales proches du gospel, avec une production légère et aérée qui laisse respirer chaque instrument. Nick Lowe chante avec une sincérité qui n’a pas encore été polie par les années de professionnalisme qui viendront. Il y a quelque chose de brut et de vivant dans cette chanson qui la distingue de la plupart des productions britanniques de son époque.
L’influence de Brinsley Schwarz sur la génération punk qui va exploser en 1976 et 1977 est réelle et souvent sous-estimée. Nick Lowe deviendra le producteur de The Damned, d’Elvis Costello, de Graham Parker. Il sera l’un des architectes du son New Wave britannique. Et tout ce qu’il sait sur la production directe, les arrangements simples, l’honnêteté musicale comme principe esthétique, il l’a appris dans ces pubs londoniens avec Brinsley Schwarz.
Ian Gomm, le guitariste rythmique qui rejoindra le groupe et contribuera à leur son final, sera également présent dans cette période de transition. La cohérence du groupe à ce stade est remarquable : cinq musiciens qui ont choisi de ne pas choisir la facilité commerciale et qui en retirent une qualité musicale authentique que les superstars du moment, bardées de limousines et de contrats milliardaires, ne pouvaient pas toujours atteindre.
« Nervous on the Road » n’a pas vendu beaucoup d’exemplaires. Le groupe n’a jamais vraiment percé au-delà d’un cercle de connaisseurs. Mais ces connaisseurs ont emporté les lecons de Brinsley Schwarz dans tout ce qu’ils ont fait ensuite. Et c’est souvent comme ça que la musique avance : non par les succès commerciaux qui remplissent les stades, mais par les influences qui filtrent lentement dans l’eau courante et changent tout en silence.
La dissolution de Brinsley Schwarz viendra en 1975, après une dernière série de concerts et un constat commun que le groupe avait fait son temps. Mais l’après est brillant : Nick Lowe entame une carrière solo avec « Jesus of Cool » en 1978, parmi les disques les plus importants de la New Wave britannique. Il produit des dizaines d’albums qui marquent l’époque. Et Dave Robinson, le manager du fiasco du Fillmore East, fonde Stiff Records avec Jake Riviera, le label indépendant le plus important de la fin des années soixante-dix en Angleterre. Tout ce chemin commence dans ces pubs londoniens avec Brinsley Schwarz.
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