Down By The Jetty
par DR. FEELGOOD
Canvey Island, Essex, fin des années soixante-dix. Une presqu’île plate et venteuse dans l’estuaire de la Tamise, à l’est de Londres, où les raffineries de pétrole voisinent avec les caravanes de vacanciers et les pubs de bord de mer. C’est de là que viennent Dr. Feelgood, et leur musique porte les traces de cet environnement avec une fierté tranquille. « Down By The Jetty », sorti en 1975, est leur premier album, et il est l’un des documents les plus importants du rock britannique de la décennie.
Dr. Feelgood est fondé au début des années soixante-dix autour de deux personnages complémentaires et contrastés. Lee Brilleaux, chanteur et harmoniciste, porte les costumes froissés et les cravates relâchées d’un vendeur de voitures d’occasion qui se serait reconverti dans la musique, et il chante avec une intensité et une présence scénique qui tiennent à la fois du prédicateur de blues américain et du bonimenteur de foire britannique. Wilko Johnson à la guitare est l’opposé physique et musical de Brilleaux : il se déplace sur scène en marchant de façon robotique, les yeux fixes, jouant son instrument avec une précision mécanique qui produit un son de guitare immédiatement reconnaissable : percussif, rythmique, coupant, sans vibrato ni fioriture.
Le son de Wilko Johnson est l’un des grands sons de guitare du rock britannique. Il a développé une technique qui consiste à jouer la mélodie et le rythme simultanément, en alternant des accords étouffés et des lignes single-note avec une vitesse et une précision qui donnent l’impression que deux guitaristes jouent en même temps. Cette approche, héritée du Chicago blues électrique de Howlin’ Wolf et de Muddy Waters, est transformée par Johnson en quelque chose d’entièrement nouveau et d’entièrement britannique. Son influence sur les guitaristes du punk qui allait suivre est directe et documentée.
L’album a été enregistré en mono, à l’époque où la stéréo était devenue la norme absolue pour les enregistrements de rock. Ce choix délibéré de l’équipe de production dit quelque chose sur les intentions de Dr. Feelgood : ils voulaient un son brut, direct, physique, qui ressemble à la musique qu’ils jouaient dans les pubs de Canvey Island plutôt qu’à la production sophistiquée des albums de rock progressif qui dominaient les charts britanniques. La mono est leur façon de dire que la musique est plus importante que la technique d’enregistrement.
« Roxette » est la chanson la plus célèbre de l’album, celle qui dit le mieux ce qu’est Dr. Feelgood. Un riff de guitare de Johnson qui entre comme un couteau, la voix de Brilleaux qui pose les mots avec une autorité naturelle, la section rythmique de John B. Sparks à la basse et The Big Figure à la batterie qui propulse sans fioritures. C’est du rock and roll dans sa forme la plus directe et la plus efficace, sans une note de plus que nécessaire.
« She Does It Right » est une autre démonstration de la formule Feelgood : des textes simples et précis sur des situations reconnaissables, une énergie physique qui passe du disque au corps de l’auditeur sans détour, et la guitare de Johnson qui fait plus avec trois accords que la plupart des guitaristes avec vingt. « Back in the Night » montre une facette plus mélancolique du groupe, une chanson qui garde l’énergie du reste de l’album mais avec une légère couleur blues qui dit l’influence profonde des maîtres américains sur tout ce que Dr. Feelgood fait.
L’impact de « Down By The Jetty » sur la scène punk qui se développe simultanément à Londres est considérable. Les Sex Pistols ont vu Dr. Feelgood en concert avant de former leur propre groupe. The Clash aussi. Ces musiciens ont reconnu dans la musique de Canvey Island quelque chose qu’ils cherchaient : la preuve qu’on pouvait faire du rock fort et direct sans la formation classique du conservatoire et sans les ambitions cosmiques du prog rock. Dr. Feelgood montrait le chemin, et le punk l’a suivi.
« Down By The Jetty » est un album qui a vieilli mieux que presque tout ce qui était populaire en 1975. Sa crudité sonore, qui était presque une provocation dans le contexte de production sophistiquée de l’époque, semble aujourd’hui parfaitement naturelle et parfaitement adaptée à la musique qu’elle sert. C’est l’album qui a prouvé que la pub rock britannique était une tradition musicale aussi légitime et aussi riche que n’importe quelle autre, et que Canvey Island pouvait produire des musiciens aussi importants que n’importe quelle capitale du rock mondial.
L’influence de Dr. Feelgood sur le rock britannique des vingt années suivantes est difficile à surestimer. Wilko Johnson a créé un son de guitare qui a directement inspiré les guitaristes punk, post-punk et indie des décennies suivantes. Joe Strummer des Clash a vu Dr. Feelgood en concert avant de former son groupe et en a tiré des leçons directes. Paul Weller a cité le groupe comme une influence fondamentale. Elvis Costello aussi. La façon dont « Down By The Jetty » nettoie le son du rock de tout ornement inutile et revient à une énergie physique et directe est exactement ce que le punk cherchera à accomplir deux ans plus tard.
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