Il existe une alchimie particulière entre quatre musiciens qui se trouvent au bon moment, dans la bonne pièce, avec les bonnes chansons. Free l’a eue, et Fire and Water en est la preuve la plus brillante. Enregistré en 1970, l’album contient une des chansons les plus puissantes et les plus économiques que le rock ait jamais produites : « All Right Now ». Trois accords, un riff de guitare que n’importe qui peut jouer après cinq minutes d’apprentissage, des paroles qui racontent une histoire de drague avec une franchise totale. Et pourtant, quand Paul Kossoff attaque ce riff et que Paul Rodgers ouvre la bouche, il se passe quelque chose d’extraordinaire.
Free en 1970 est un groupe de quatre jeunes hommes d’une vingtaine d’années – Rodgers au chant, Kossoff a la guitare, Andy Fraser a la basse, Simon Kirke a la batterie – qui jouent avec une maturité et une économie de moyens que des musiciens deux fois plus âgés n’auraient pas toujours. Ils ont appris du blues américain, de Robert Johnson et Muddy Waters, mais ils ont aussi absorbé le rock britannique le plus puissant de la fin des années soixante. Et de cette double influence, ils ont distillé quelque chose qui n’appartient qu’a eux.
Paul Kossoff est le secret de Free. Sa guitare, jouée avec une Stratocaster et de gros amplis Marshall, a un son qui est instantanément reconnaissable pour quiconque l’a entendu une fois. Il joue avec peu de notes – il était célèbre pour ses longs silences, pour sa façon de laisser les notes respirer et se dérouler dans l’espace – mais chaque note choisie est parfaite. Eric Clapton avait remarqué Kossoff. Peter Green le connaissait. Ils savaient qu’ils étaient en présence de quelque chose de rare : un guitariste dont la technique est entièrement au service de l’expression, sans aucune démonstration gratuite.
Paul Rodgers a l’une des voix les plus puissantes du rock britannique, et sur Fire and Water elle est au sommet de sa forme juvénile. Il y a dans son timbre quelque chose qui rappelle Ray Charles et Otis Redding – la soul du Sud américain réinterprétée par un anglais de Middlesbrough – et cette improbable synthèse est l’une des grandes réussites du rock britannique des années soixante-dix. Rodgers ne chante pas par-dessus la musique : il chante dedans, avec une précision rythmique et une intelligence musicale qui font de chaque phrase une contribution structurelle a la chanson.
Andy Fraser a la basse est aussi l’un des grands compositeurs du groupe. Il a co-écrit « All Right Now » avec Rodgers au cours d’un trajet en bus après un concert – l’une de ces anecdotes de création musicale instantanée qui semblent trop belles pour etre vraies mais qui sont documentées. Fraser avait seize ans quand il a rejoint Free, et son sens mélodique et harmonique a la basse – il jouait des lignes de basse qui étaient presque des contre-mélodies – a donné au son du groupe sa richesse particulière.
« Fire and Water » en titre donne le registre émotionnel de l’album : chaleur et passion, puissance et fluidité. Les six chansons de l’album explorent différentes facettes du blues rock britannique – du boogie (« Fire and Water ») au slow blues (« Oh I Wept »), de la ballade soul (« Remember ») au rock direct (« Heavy Load »). Chaque chanson est efficace, aucune n’est superflue, et ensemble elles forment un tableau cohérent d’un groupe en pleine possession de ses moyens.
L’album a été enregistré aux studios Island de Londres avec Chris Blackwell, le fondateur d’Island Records, en tant que producteur. Blackwell avait un flair exceptionnel pour les artistes capables d’allier talent artistique et appel commercial, et Free était exactement ce genre d’artiste. Island a sorti « All Right Now » en single en juin 1970, et la chanson a atteint la deuxième place des charts britanniques et le quatrième aux États-Unis. C’était le succès le plus grand que Free ait jamais connu, et paradoxalement c’est ce succès qui a commencé a fragmenter le groupe : les tensions entre Rodgers et Fraser sur la direction musicale, les problèmes de santé croissants de Kossoff, les pressions d’une tournée intensive.
Free s’est dissous une première fois en 1971, s’est réuni en 1972 pour un dernier album (Free at Last), et s’est définitivement séparé la meme année. Kossoff allait mourir de overdose en 1976, a 26 ans, emporté par les addictions qui avaient progressivement détruit sa santé. Rodgers allait former Bad Company avec Mick Ralphs de Mott the Hoople et atteindre un succès encore plus grand. Fraser allait s’éloigner progressivement de la scène musicale.
Mais Fire and Water reste. Il reste comme la preuve que quatre jeunes hommes pouvaient, en 1970, créer quelque chose d’aussi simple et d’aussi parfait que « All Right Now » – une chanson qui est encore jouée dans les stades du monde entier et qui conserve tout son pouvoir d’attraction cinquante ans après avoir été composée dans un bus quelque part en Angleterre. C’est la définition d’un classique : quelque chose qui ne se fatigue pas.
Plus de FREE
Voir la fiche artiste →La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration

