1974 Album

Bridge of Sighs

par Robin TROWER

4,0
Sortie 1974
Genres blues rock · hard rock

Robin Trower est résolument un grand guitariste, souvent comparé à l’époque avec Hendrix, dont il est un évident disciple. Membre de Procol Harum dont le talent était déjà très visible sur l’excellent « A Salty Dog », il étouffait sans doute un peu dans le rock symphonique du groupe. Il développe en solo un blues rock electrique, puissant et flamboyant.

Procol Harum, une prison dorée

Robin Trower a passé six ans dans Procol Harum, le groupe britannique qui a enregistré « A Whiter Shade of Pale » en 1967. Six ans à jouer de la guitare derrière Gary Brooker et l’orgue Hammond de Matthew Fisher, dans un registre baroque et littéraire qui convient à tout le monde sauf, progressivement, à lui. Trower est un guitariste de blues, un disciple avoué de Jimi Hendrix, un homme qui pense en termes de sustain, de vibrato, d’échos tournants. Le format Procol Harum est trop propre, trop élaboré. En 1971, il quitte le groupe.

Son premier album solo, « Twice Removed from Yesterday » (1973), pose les bases mais c’est « Bridge of Sighs » qui dit tout. James Dewar, bassiste et chanteur, est l’autre grande force du disque. Sa voix a quelque chose de James Brown, de Wilson Pickett, une puissance âpre et gospel qui contraste magnifiquement avec les textures wah-wah et fuzz de Trower. Reg Isidore à la batterie complète ce trio efficace et sans fioritures.

Le blues transfiguré par l’électricité

« Day of the Eagle » ouvre l’album avec une introduction de guitare solo qui résume l’ambition du disque : pas de compromis, pas de concession, juste ce son Fender Stratocaster poussé dans un Marshall jusqu’à la limite du larsen. La chanson titre, « Bridge of Sighs », est une lente procession hypnotique, un blues en mineur dont le tempo lent permet à Trower de déployer chaque note dans toute son épaisseur. Il ne joue pas vite. Il joue pesamment, avec une conviction qui écrase.

« Too Rolling Stoned » est le plus direct de l’album, une machine à groove de sept minutes où Dewar et Isidore tiennent un rythme implacable pendant que Trower improvise librement. Il y a dans ce titre quelque chose de l’urgence des concerts de Hendrix au Fillmore East ou à l’Albert Hall, cette impression que la musique est à deux secondes de partir en fumée, que rien ne la retient sur le fil.

Robin Trower en concert
Robin Trower, guitariste britannique héritier direct de l’école Hendrix

L’Amérique à ses pieds

« Bridge of Sighs » atteint la septième place du Billboard aux États-Unis, un succès commercial considérable pour un album de blues-rock aussi austère. L’Amérique de 1974 est prête pour ça : après le hard rock théâtral de Led Zeppelin et Deep Purple, il y a de la place pour quelque chose de plus direct, de moins clinquant, qui va droit au but. Chrysalis Records, le label de Trower, comprend que l’Amérique est son marché naturel et l’y envoie en tournée avec des soutiens constants.

La question de la comparaison avec Hendrix agacera Trower toute sa carrière. « Toutes ces comparaisons me semblent réductrices, » dira-t-il des années plus tard. « Hendrix m’a appris ce qu’était la guitare électrique. Ensuite j’ai essayé d’apprendre ma propre leçon. » C’est exactement ce qu’il fait sur « Bridge of Sighs » : il part du même endroit qu’Hendrix mais il arrive ailleurs, dans ce blues anglais froid et tenace, moins solaire que son modèle, plus nocturne, plus obsessionnel. Un disciple qui a su trouver son propre chemin.

La note des passionnés

4,0 /5

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Bridge of Sighs