Ducks Deluxe, DUCKS DELUXE (1974) : l’antidote à tout le reste
En 1974, le rock britannique est dominé par deux forces apparemment opposées mais également éloignées du quotidien : le rock progressif avec ses suites de vingt minutes, ses claviers symphoniques et ses pochettes de science-fiction, et le glam rock avec ses tenues extravagantes, ses mises en scène théâtrales et ses personas inventées. Ducks Deluxe arrive dans ce paysage comme une fenêtre ouverte sur l’air frais : bruyant, sans prétention artistique ostentatoire, terriblement rafraîchissant dans sa directness.
Formé en 1972 autour du guitariste Martin Belmont et du chanteur Sean Tyla, Ducks Deluxe est l’un des groupes fondateurs de ce qu’on appellera le pub rock – un mouvement qui préfère les salles de deux cents personnes aux stades et les chansons de trois minutes aux épopées conceptuelles. L’album éponyme, sorti en 1974 chez RCA Records, capture cette énergie avec une fidélité qui n’a pas pris une ride.
Le pub rock comme position culturelle
Le pub rock n’a pas l’air d’une révolution. Il ressemble à du rock américain des années cinquante-soixante – Chuck Berry, Eddie Cochran, certains aspects des Rolling Stones – joué dans des arrière-salles de pubs londoniens devant des auditoires qui restent debout, boivent, parlent entre les chansons et applaudissent franchement quand quelque chose leur plaît. Pas de projecteurs sophistiqués, pas de sono de festival, pas de distance entre musicien et public.
Mais c’est précisément cette modestie assumée qui constitue sa radicalité en 1974. À une époque où Rick Wakeman habille ses concerts en costumes médiévaux et où ELP transporte des tonnes de matériel pour des spectacles de plusieurs heures, Ducks Deluxe arrive avec quatre musiciens, des amplis Vox et quelque chose de simple à dire. La position politique de ce choix esthétique est claire : la musique est pour tout le monde, elle n’est pas une démonstration de virtuosité technique ou d’ambition conceptuelle.
Sean Tyla et l’écriture du réel
Sean Tyla est le coeur artistique de Ducks Deluxe. Il écrit des chansons sur des situations reconnaissables : la frustration de l’homme ordinaire, les joies simples et les déceptions quotidiennes, la camaraderie de ceux qui partagent un verre en fin de journée. Ce n’est pas la profondeur analytique de Springsteen ni la poésie de Dylan, mais c’est sincère d’une façon que les rock-stars du prog ne peuvent pas simuler.
« Love’s Melody » est la meilleure chanson de l’album : un rock’n’roll mélodique qui a l’air simple et révèle, à l’écoute attentive, une construction mélodique réfléchie. « Rockin’ in the Night » est du plaisir pur : tempo rapide, guitare franche, refrain mémorisable au premier passage. C’est de la musique qui ne ment pas sur ce qu’elle est et ne cherche pas à être autre chose.
Martin Belmont : la guitare sans ego
Martin Belmont sera plus tard recruté par Graham Parker and the Rumour, puis deviendra un musicien de scène et de studio très estimé dans le milieu britannique. Sur l’album Ducks Deluxe, son jeu illustre parfaitement ce que les Anglais appellent un musicien « tasty » : quelqu’un qui joue ce qu’il faut, à l’endroit qu’il faut, sans chercher à impressionner. Les solos sont brefs et pertinents. Les riffs sont efficaces sans ostentation. Toute l’attention reste sur la chanson plutôt que sur le guitariste.
Nick Garvey à la basse, Tim Roper à la batterie, Andy McMasters aux claviers complètent un groupe qui fonctionne vraiment comme un groupe – personne ne cherche à prendre la lumière, tout le monde sert le collectif. C’est rare et précieux.
La connexion au punk et à ce qui suit
Elvis Costello a travaillé dans un magasin de disques londonnien au début des années soixante-dix et connaissait bien Ducks Deluxe. Nick Lowe était dans Brinsley Schwarz, l’autre pilier du pub rock. Les Clash et d’autres futurs groupes punk ont joué dans les mêmes salles. La ligne directe du pub rock au punk passe par cette idée fondamentale : la musique comme communication directe et honnête, sans barrière spectaculaire entre musicien et public.
Ducks Deluxe n’a duré que trois ans et produit deux albums. Mais cet album éponyme de 1974 reste un document essentiel sur la façon dont le rock britannique a trouvé un chemin hors de l’excès pour retrouver quelque chose de franc et d’humain. C’est le chaînon manquant entre les Stones et le punk, et il mérite pleinement d’être redécouvert.
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