Juillet 1969. L’Amérique regarde ses astronautes marcher sur la Lune. Et pendant ce temps, dans les studios d’enregistrement de Berkeley, Creedence Clearwater Revival enregistre son troisième album de l’année, « Green River ». Deux albums en moins de six mois, et voilà un troisième qui pointe son nez. La productivité de John Fogerty et de ses camarades en 1969 est proprement stupéfiante. Mais ce qui est encore plus remarquable, c’est que cette productivité ne se fait pas au détriment de la qualité. « Green River » est un disque immédiatement classique, doté de deux des plus grandes chansons du catalogue CCR.

« Bad Moon Rising » s’ouvre avec un arpège de guitare qui est entré dans la mémoire collective mondiale. Trois accords simples, une mélodie irrésistible, un texte aux images apocalyptiques portées par une musique joyeuse et ensoleillée. Ce paradoxe entre la légèreté de la mélodie et la gravité des images est l’une des choses les plus frappantes de la chanson. Fogerty chante « I see trouble on the way » avec le sourire d’un homme qui profite du soleil avant l’orage. C’est une chanson qui sonne comme une fête et qui parle de catastrophe, et cette tension crée quelque chose d’inoubliable.

« Lodi » est l’autre monument de l’album. Cette ballade country-rock raconte l’histoire d’un musicien en tournée qui se retrouve coincé dans une ville ordinaire de Californie, sans argent et sans avenir visible. C’est une chanson sur l’échec, sur les rêves qui ne se réalisent pas, sur la distance entre l’ambition et la réalité. Fogerty la chante avec une empathie sincère pour ce personnage qui pourrait être lui-même, ou n’importe quel musicien qui a un jour quitté sa ville pour tenter sa chance. La mélodie est mélancolique et belle, les arrangements acoustiques sobres et efficaces.

Le titre « Green River » lui-même est une invitation au voyage mémoriel. Fogerty évoque Putah Creek, un petit cours d’eau de Californie du Nord où il passait ses étés d’enfance, et le transforme en symbole de l’innocence perdue et du désir de retour aux origines. La chanson a la musicalité du rock et la poésie de la country, cette fusion qui est la marque de fabrique de CCR à son meilleur niveau. Doug Clifford à la batterie joue avec une économie et une précision qui donnent à la chanson son sentiment d’espace et de liberté.

« Commotion » est la face sombre de l’album, une accusation contre le bruit et la confusion de la vie moderne. La guitare de Fogerty est tranchante, le texte percutant, le rythme frénétique. C’est le CCR qui fait du rock sans concession, qui préfère le choc à la caresse. Après la mélancolie de « Lodi » et la rêverie de « Green River », « Commotion » arrive comme une gifle revigorante qui rappelle que le groupe peut aussi être une machine à décibels quand il le décide.

« Wrote a Song for Everyone » montre la dimension sociale de l’écriture de Fogerty. Il essaie d’atteindre tout le monde avec sa musique, de parler à tous les Américains quelle que soit leur condition. C’est une ambition qui ressemble à celle des grands chanteurs country, ces conteurs qui se voient comme les chroniqueurs de leur époque et de leur peuple. Fogerty est dans cette lignée, héritier de Hank Williams et de Johnny Cash autant que de Chuck Berry.

La production de l’album est à nouveau signée par John Fogerty lui-même, qui cumule les rôles de compositeur, chanteur, guitariste et producteur. Cette centralisation du pouvoir créatif sera à terme une source de tensions dans le groupe, ses frères et partenaires réclamant plus de place dans le processus créatif. Mais en 1969, le système fonctionne à merveille, produisant des albums d’une cohérence et d’une qualité remarquables à un rythme qui laisse les contemporains sans voix.

L’album atteint la deuxième place du Billboard 200 et se vend à plusieurs millions d’exemplaires. « Bad Moon Rising » devient l’un des hymnes de l’été 1969, une chanson qu’on entend partout, des autoradios aux juke-boxes des diners de bord de route. La paradoxe de cette chanson légère aux images sombres la rend parfaite pour toutes les occasions, pour la fête comme pour la réflexion. C’est le signe des grandes chansons : elles s’adaptent à chaque auditeur et chaque moment.

Fun fact : « Bad Moon Rising » a failli ne jamais sortir en single. Le label Fantasy Records hésitait à la promouvoir, craignant que les images de catastrophe dans le texte effraient les auditeurs. C’est John Fogerty qui a insisté, certain que le public entendrait d’abord la mélodie et ensuite les mots. Il avait raison : la chanson reste l’une des plus jouées à la radio depuis 1969, régulièrement utilisée dans des films et des séries télévisées pour annoncer un retournement dramatique.

Sur X : @CreedenceClearwaterRevival

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Green River