The Sun Sessions
par Elvis PRESLEY
Tandis qu’Elvis vient d’enregistrer chez lui son dernier album, tandis qu’il souffre d’obésité et n’est plus que l’ombre de lui-même, RCA décide, en 1976, de publier cette volée de chansons courtes enregistrées pour Sun Records entre 1954 et 1955. C’est là que tout a commencé.
Memphis, 1954 : la naissance d’un son
Le 5 juillet 1954, un garçon de dix-neuf ans entre dans le studio de Sam Phillips au 706 Union Avenue, Memphis. Il s’appelle Elvis Aaron Presley. Il est né à Tupelo, Mississippi, dans une famille très pauvre, fils d’un ouvrier agricole et d’une couturière. Il chante dans l’église du quartier depuis l’enfance. Sam Phillips, qui a fondé Sun Records pour enregistrer les musiciens noirs du Delta du Mississippi qui n’avaient pas accès aux grands studios, l’a déjà enregistré une fois pour un disque d’anniversaire destiné à sa mère. Mais ce 5 juillet est différent.
Pendant une pause de session, Elvis commence à chanter « That’s All Right » d’Arthur Crudup, un bluesman noir de Clarksdale, Mississippi. Il chante en s’amusant, en donnant du mouvement, en faisant quelque chose d’instinctif et de joyeux qui n’est ni le blues noir de l’original ni la country blanche habituelle. Scotty Moore à la guitare et Bill Black à la contrebasse rejoignent l’improvisation. Sam Phillips, dans la cabine de mixage, s’arrête et demande : « Qu’est-ce que vous venez de faire ? »
Le son qui change tout
Ce que venaient de faire Elvis, Scotty Moore et Bill Black, c’est inventer ce qu’on appellera le rockabilly, la première forme reconnaissable de rock’n’roll. Un mélange de R&B noir et de country blanche qui n’avait jamais existé avec cette énergie et cette légèreté simultanées. « Blue Moon of Kentucky » de Bill Monroe, que le groupe reprend ensuite dans la même session, reçoit le même traitement : la country traditionnelle passe dans le mixeur et ressort transformée en quelque chose d’entièrement nouveau.
Sam Phillips sort « That’s All Right » / « Blue Moon of Kentucky » en single le 19 juillet 1954. Le DJ Dewey Phillips de la station WHBQ Memphis le passe à la radio et le standard retentit. En quelques jours, le disque se vend à plusieurs milliers d’exemplaires localement. Sun Records ne peut pas croire ce qui arrive.

Cinq singles et l’Histoire
En moins d’un an, Elvis enregistre cinq singles pour Sun Records : « That’s All Right », « Good Rockin’ Tonight » (Roy Brown), « Milk Cow Blues Boogie » (Kokomo Arnold), « Baby Let’s Play House » (Arthur Gunter) et « Mystery Train » (Little Junior Parker). Chaque reprise reprend un original noir et le transforme en quelque chose qui peut atteindre les radios blanches de l’Amérique sudiste des années 50. Ce n’est pas du vol culturel au sens malveillant du terme : c’est une rencontre, brutale et fertile, entre deux traditions musicales que la ségrégation raciale avait gardées artificiellement séparées.
RCA rachète le contrat d’Elvis à Sam Phillips en novembre 1955 pour 35 000 dollars, une somme fabuleuse pour l’époque. La suite est l’histoire connue : les films, les shows télévisés, l’armée, les Las Vegas, la décadence. Mais « The Sun Sessions », publié en 1976 alors qu’Elvis n’en a plus que pour quelques mois à vivre, ramène à la source : un garçon de dix-neuf ans dans un studio de Memphis, qui chante comme si c’était la chose la plus naturelle du monde de changer la musique populaire pour toujours.
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