Can. Cologne, Allemagne, 1971. Le double album qui definit le krautrock comme categorie musicale et comme vision du monde. « Tago Mago » est l’oeuvre d’un groupe qui a compris avant tout le monde que le rock et le jazz et la musique electronique et les traditions musicales non occidentales pouvaient fusionner en quelque chose d’entierement nouveau. C’est un des albums les plus influents de toute l’histoire de la musique populaire, une oeuvre qui continue d’alimenter des artistes de genres aussi differents que le post-punk, le trip-hop, la dance electronique et le rock experimental.
Can a ete fonde a Cologne en 1968 par Holger Czukay, bassiste et ingenieur du son qui avait ete l’eleve de Karlheinz Stockhausen, et Michael Karoli, guitariste formee dans la musique classique. Avec Jaki Liebezeit a la batterie et Irmin Schmidt aux claviers, ils ont forme un groupe d’une cohesion et d’une intelligence musicale rares. L’ajout de Damo Suzuki comme chanteur en 1969 a complete la formation qui allait creer « Tago Mago ».
Damo Suzuki est japonais. Il chantait dans les rues de Munich quand Holger Czukay l’a decouvert. Sa facon de traiter le langage comme une matiere sonore plutot que comme un vecteur de sens semantique etait exactement ce que le groupe cherchait. Il improvise ses paroles en temps reel, melangeant le japonais, l’anglais, le francais et des langues inventees dans un flux vocal qui est davantage musical que litteraire. Sa voix est un instrument parmi les autres.
« Paperhouse » ouvre l’album avec dix minutes de groove hypnotique construit autour d’un riff de guitare repete et varie par Karoli pendant que Schmidt tisse des textures au clavier et que Suzuki improvise au-dessus de tout cela. La batterie de Liebezeit est le coeur du morceau : mecanique et humaine simultanement, elle marque le temps avec une precision de mecanisme d’horlogerie tout en laissant une place a la variation et au swing. Ce paradoxe entre la rigidite et la liberte est le grand secret du son Can.
« Mushroom » continue dans la meme direction avec un groove encore plus hypnotique. Le groupe a appris de la musique africaine et afro-americaine que la repetition n’est pas l’ennemi de la creation mais son fondement. Quand un motif est repete assez longtemps avec les variations mineures appropriees, il cree un etat de conscience particulier chez l’auditeur, une sorte de transe musicale qui rend l’esprit plus receptif aux details subtils.
« Oh Yeah » pousse l’experimentation encore plus loin avec des manipulations de la bande magnetique par Czukay, des decoupages et des collages sonores qui annoncent les techniques de sampling et de montage numerique qui ne seront courants que vingt ans plus tard. Czukay avait compris que le studio d’enregistrement n’etait pas seulement un outil de capture mais un instrument de composition en lui-meme.
La face deux du double album est occupee par « Halleluhwah », un morceau de dix-huit minutes et trente secondes qui est la meilleure demonstration de ce que le groupe peut accomplir quand il se laisse aller a l’improvisation collective structuree. La section rythmique de Czukay et Liebezeit tient le fil tout au long, pendant que Karoli et Schmidt explorent librement dans l’espace harmonique et mélodique. C’est du jazz-rock au sens le plus literal : l’improvisation du jazz dans les structures energetiques du rock.
United Artists, le label qui distribuait « Tago Mago », n’avait pas les outils conceptuels pour comprendre ce qu’il avait entre les mains. L’album s’est vendu modestement a sa sortie, essentiellement aupres d’un public d’avant-garde universitaire et musical. Mais sa posterite a ete immense. David Bowie, Radiohead, PJ Harvey, Beck, les musiciens de trip-hop de Bristol, les producteurs de musique electronique de toutes les generations suivantes : tous ont cite Can comme reference fondamentale.
« Tago Mago » est l’album qui prouve que le rock peut etre une musique de recherche autant qu’une musique de celebration, une oeuvre d’art collectif au sens le plus exigeant du terme autant qu’un objet de jouissance immediate. Ces deux qualites ne s’excluent pas. Elles se nourrissent l’une l’autre pour produire quelque chose qui transcende les categories.
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