Sortie 1972
Artiste CAN

Il y a des albums qui sonnent comme s’ils venaient d’un autre futur. Ege Bamyasi, le quatrième album de Can, enregistré en 1972 a Cologne par cinq musiciens qui avaient décidé de réinventer la musique populaire depuis ses fondements, est de ceux-la. Quand on l’écoute aujourd’hui, on entend les racines de la dance music, du post-punk, de la musique minimale, du hip-hop, de l’ambient. Mais en 1972, il sonnait simplement comme quelque chose qu’on n’avait encore jamais entendu.

Can était une création germano-japonaise d’une singularité totale. Holger Czukay a la basse, formé a la composition contemporaine par Karlheinz Stockhausen ; Irmin Schmidt aux claviers, pianiste classique reconverti au rock psychédélique ; Michael Karoli a la guitare, le plus jeune, le plus instinctif ; Jaki Liebezeit a la batterie, l’un des percussionnistes les plus influents que le rock ait jamais produit, avec ce groove mécanique et hypnotique qui lui est entièrement propre. Et devant eux tous : Damo Suzuki, chanteur japonais qu’ils avaient recruté en 1970 dans une rue de Munich ou il chantait pour subsister, et dont la façon d’improviser dans une langue qui était a la fois du japonais, de l’allemand, de l’anglais et d’autre chose était absolument sans équivalent.

« Spoon » ouvre l’album et porte peut-etre la réputation la plus inhabituelle de toutes les chansons de l’album : elle a été choisie comme générique d’une série policière allemande de grande audience, Das Messer, et s’est donc retrouvée dans les foyers allemands d’une façon que Can n’avait absolument pas anticipée. « Spoon » fut donc un hit de circonstance, un objet sonore étrange transformé par le hasard en chanson pop.

« Pinch » est l’exemple parfait de la méthode Can : une improvisation libre qui se cristallise progressivement autour d’un groove, comme si la chanson se découvrait elle-meme au fur et a mesure qu’elle se jouait. Liebezeit bat avec cette précision mécanique qui n’appartient qu’a lui, Schmidt et Karoli tissent des textures autour du beat, Czukay controle le flux avec sa basse sans vibrato, et Suzuki improvise sur tout ça des fragments de texte qui ont leur propre logique onirique.

« Soup » est peut-etre le moment le plus long et le plus ambitieux de l’album – une pièce qui s’étend sur plus de neuf minutes et qui montre Can dans son mode le plus expérimental, le plus proche des musiques de recherche que Czukay avait étudiées avec Stockhausen. Mais ce n’est jamais académique, jamais froid : Can avait appris de la musique noire américaine que le groove n’est pas une contrainte mais une libération, que la répétition peut ouvrir des espaces intérieurs extraordinaires.

« One More Night » et « Vitamin C » completent l’album dans une relative concision, deux chansons qui montrent que Can peut aussi travailler dans des formats plus traditionnels sans rien perdre de son identité. « Vitamin C » est peut-etre la chanson la plus accessible de l’album : elle a ce quelque chose de funky et d’entraînant qui la distingue des explorations plus arides d’autres albums du groupe.

Le titre Ege Bamyasi signifie « gombo de la mer Egée » en turc – une référence a une marque de conserves que Czukay avait vue quelque part et qui l’avait amusé. C’est typique de l’esthétique Can : prendre l’aléatoire au sérieux, trouver du sens dans ce qui n’en a pas a priori, refuser la solennité.

L’influence de Can sur les décennies suivantes est difficile a surestimer. John Lydon des Sex Pistols et des PiL était un fan déclaré. Talking Heads ont directement absorbé le groove Can dans leur approche du funk blanc. Les producteurs de dance music des années quatre-vingt-dix ont redécouvert Jaki Liebezeit et trouvé la sa façon de battre qui correspondait exactement a ce qu’ils voulaient faire avec les machines. Les musiciens de post-rock de Chicago dans les années deux mille n’auraient pas existé sans Can. Et des groupes comme LCD Soundsystem, Hot Chip, ou une centaine d’autres groupes indie-dance citent Ege Bamyasi comme une référence fondatrice.

Damo Suzuki quittera Can après l’album suivant, Future Days (1973), pour rejoindre les Témoins de Jéhovah et arreter sa carrière musicale pendant plusieurs années. Son départ changera radicalement le son du groupe. Mais Ege Bamyasi, avec lui au sommet de ses capacités improvisatoires, reste le document le plus accompli de ce que Can pouvait faire avec cette formation particulière. C’est un album qui a changé la musique populaire en prenant le soin de ne ressembler a aucun autre.

La méthode de travail de Can mérite d’être expliquée parce qu’elle est unique dans le rock de l’époque. Ils enregistraient presque tout dans leur studio auto-construit dans un château de Cologne, Inner Space, pendant des heures et des jours. Czukay enregistrait tout sur bande, puis découpait, montait, assemblait ces heures de matière première en chansons. Ce n’est pas tout a fait de l’improvisation – il y a une vision compositionnelle derrière – mais c’est quelque chose qui n’appartient pas non plus au songwriting traditionnel. Can a inventé une façon de faire des disques.

Michael Karoli a la guitare apporte quelque chose d’essentiel que les autres instruments ne fournissent pas : la chaleur, l’humanité, la mémoire du blues et du rock and roll. Karoli joue avec une sensibilité mélodique qui empêche la musique de Can de devenir froide ou mécanique même quand Liebezeit frappe avec la régularité d’un métronome. C’est cet équilibre entre l’humain et le mécanique qui est au coeur du son Can.

Ege Bamyasi a été enregistré après Tago Mago (1971), l’album double qui avait établi Can comme l’une des formations les plus novatrices du rock mondial. Avec Ege Bamyasi, ils ont condensé leurs expériences en quelque chose de plus concentré, de plus immédiatement accessibles sans sacrifier leur originalité fondamentale. C’est l’album par lequel commencer si vous découvrez Can.

Sur X : @CANofficial

La note des passionnés

4,0 /5

Pas encore noté

Donnez votre note

Continuer l'exploration

L'anthologie continue

Ege Bamyasi