Sortie 1973
Artiste CAN

Future Days est l’un des albums les plus contemplatifs et les plus hypnotiques de toute l’histoire du rock expérimental, un disque qui s’écoute comme une rivière s’écoule : en surface, tout semble lisse et paisible, mais sous cette surface il y a des courants complexes et des profondeurs insondables. C’est le dernier album de Can avec Damo Suzuki, le chanteur japonais qui avait rejoint le groupe a Cologne en 1970 apres les avoir vus jouer dans la rue et qui avait immédiatement été intégré a la formation. Apres Future Days, Suzuki allait quitter le groupe pour se consacrer a sa foi en tant que Témoin de Jéhovah, laissant Can sans la voix qui avait défini leur son pendant trois albums essentiels.

Can était un groupe fundamentalement différent de tout ce qui existait dans le rock de l’époque. Michael Karoli (guitare), Jaki Liebezeit (batterie), Holger Czukay (basse), et Michael Jäger – dit « Rebop » – aux percussions, avec Irmin Schmidt aux claviers, formaient une formation dont la cohésion et la sensibilité musicale collective permettait une improvisation qui n’était pas de l’improvisation jazz conventionnelle. Ils improviseraient pendant des heures, enregistrant tout, puis Czukay passerait des semaines ou des mois a éditer ces sessions pour en extraire les moments de grâce et les assembler en chansons ou en suites.

Future Days, leur quatrième album, est plus doux et plus atmosphérique que leurs travaux précédents. Ege Bamyasi (1972) avait été plus groove-orienté, Tago Mago (1971) plus expérimental et parfois agressif. Future Days est un album de lumière et d’espace, ou les textures sonores s’ouvrent vers quelque chose qui ressemble a de la sérénité – un mot inhabituel pour décrire une musique de rock expérimental, mais le seul qui convient ici.

« Future Days » en titre, qui dure environ neuf minutes et demie, est un voyage musical dans un espace qu’il est difficile de localiser : pas le futur imaginaire de la science-fiction, pas le présent ordinaire, mais quelque chose d’intermédiaire, une zone temporelle suspendue ou le temps s’écoule différemment. La voix de Damo Suzuki plane sur les textures instrumentales avec une légèreté qui fait penser a un oiseau porté par le vent – présente mais presque incorporelle.

« Spray » est la pièce la plus énergique de l’album, avec une rythmique de Jaki Liebezeit qui est l’une des grandes contributions de ce musicien extraordinaire au rock expérimental. Liebezeit jouait la batterie d’une façon entièrement unique : avec une précision métronomique qui n’était pas robotique mais organique, comme si chaque beat était le résultat d’une respiration profonde et contrôlée. Cette façon de jouer a influencé directement la musique electro et le post-punk britannique des années suivantes.

« Bel Air », la pièce qui ferme l’album, est a elle seule une oeuvre complète : vingt minutes de musique qui semblent en contenir cent, qui passent a la fois trop vite et trop lentement, qui laissent l’auditeur dans un état d’esprit difficile a définir mais immédiatement reconnaissable comme précieux. C’est le testament de la formation Can avec Suzuki, et il est d’une beauté sereine qui semble regarder vers un futur que le groupe ne verrait pas ensemble.

Can sans Damo Suzuki allait continuer avec deux autres chanteurs, mais quelque chose d’irremplaçable était parti. Future Days documente la fin d’une période et la confirme comme l’une des plus essentielles de la musique expérimentale des années soixante-dix.

Irmin Schmidt, le claviériste de Can, est souvent l’élément le moins discuté du groupe mais l’un des plus importants. Sa formation classique a Cologne – il avait étudié avec Karlheinz Stockhausen, le compositeur de musique contemporaine le plus influent de l’Europe d’après-guerre – lui donnait des outils conceptuels que ses collègues ne possédaient pas. Sur Future Days, ses claviers créent les nappes harmoniques qui donnent a l’album sa qualité méditative et atmosphérique, ses silences aussi importants que ses sons.

Jaki Liebezeit est l’autre pilier musical de Future Days. Sa batterie sur cet album est d’une beauté et d’une sophistication remarquables : il joue avec moins de puissance brute que sur les albums précédents, avec plus de nuance et de dynamique, comme si la musique le demandait d’adapter son approche. C’est un musicien qui écoute, qui répond, qui se transforme en fonction du contexte. Cette qualité d’écoute active est ce qui distingue les grands musiciens d’orchestre des simples techniciens.

La dissolution temporaire de la formation Can avec Suzuki a eu des conséquences durables sur la perception du groupe. Les albums post-Suzuki – Landed, Saw Delight, Flow Motion – ont eu leurs qualités propres mais n’ont jamais retrouvé la magie particulière des années Suzuki. Future Days est donc doublement précieux : il est a la fois un grand album en lui-meme et le document d’une configuration qui ne pouvait plus se reproduire. Une oeuvre testamentaire d’une beauté mélancolique.

L’héritage de Future Days dans la musique contemporaine est immense et discret a la fois. Brian Eno, qui développait en parallèle ses théories sur la « musique d’ambiance », partageait avec Can une vision de la musique comme environnement sonore plutôt que comme objet d’écoute active. Cette convergence d’intuitions artistiques dans les années soixante-dix a produit une esthétique musicale dont les effets se font encore sentir dans la musique électronique, le post-rock et l’ambient contemporains.

Sur X : @CanBandOfficial

La note des passionnés

4,0 /5

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Future Days