New Age of Earth, ASH RA TEMPEL (1976) : inventer l’ambient sans le savoir

Manuel Göttsching est l’un des musiciens les plus visionnaires de l’histoire de la musique électronique, et l’un des plus mal connus du grand public. Ce guitariste et compositeur berlinois, fondateur d’Ash Ra Tempel en 1970, a produit tout au long de la décennie soixante-dix une série d’oeuvres expérimentales qui préfigurent des genres musicaux entiers avec une dizaine d’années d’avance. New Age of Earth, enregistré pratiquement seul dans son studio berlinois en 1976 et sorti chez Isadora Records, est peut-être la plus prophétique de ces oeuvres : un album d’ambient électronique pur, enregistré deux ans avant qu’Eno nomme le genre et lui donne ses lettres de noblesse.

Sunrain et l’architecture des textures

« Sunrain » ouvre l’album avec une nappe de synthétiseur d’une douceur absolue. Il n’y a pas de mélodie clairement définie, pas de structure rhythmique conventionnelle, pas de développement dramatique au sens musical habituel. Il y a une texture qui évolue lentement, qui se colore différemment au fil du temps, qui crée une ambiance plutôt qu’elle ne raconte une histoire.

Göttsching joue de la guitare sur cet album, mais une guitare méconnaissable : traitée par des effets électroniques, ralentie, transformée en texture plutôt qu’en mélodie. La guitare électrique devient un instrument de production d’atmosphères, à mi-chemin entre l’instrument acoustique et le synthétiseur. C’est une approche qui annonce directement ce que Robert Fripp et Eno feront ensemble sur No Pussyfooting en 1973 (enregistré avant New Age of Earth mais développant les mêmes intuitions).

Photographs et la contemplation sonore

« Photographs » est la pièce la plus longue de l’album et la plus accomplie dans sa construction progressive. Sur vingt minutes, Göttsching construit un paysage sonore qui a la qualité d’une méditation : on entre dedans comme on entre dans un état particulier de conscience, différent de l’état ordinaire, plus calme et plus réceptif.

L’album entier n’a que quatre plages, toutes longues, toutes structurées autour du principe de l’évolution lente plutôt que du changement dramatique. C’est une musique de patience qui récompense ceux qui lui accordent le temps qu’elle demande. Dans un monde musical qui valorise la vitesse et l’efficacité communicationnelle, c’est une position radicale.

E2-E4 et la préfiguration de la techno

Il faut mentionner ici, même s’il sort quelques années plus tard, E2-E4 de 1984, que Göttsching enregistre en une nuit de façon totalement improvisée. Cet album d’une heure, construit sur des séquences répétitives de synthétiseur et de guitare, est considéré comme l’un des précurseurs directs de la techno. Les DJ de Chicago et de Detroit qui découvrent le disque quelques années après sa sortie reconnaissent immédiatement quelque chose qui correspond à ce qu’ils cherchent.

Mais la trajectoire vers E2-E4 passe par New Age of Earth. C’est sur cet album de 1976 que Göttsching établit les principes de composition qui vont définir sa musique des décennies suivantes : la répétition comme structure, la texture comme melodie, le temps lent comme dimension expressive.

Un album pour les grandes oreilles

New Age of Earth n’est pas un album pour tout le monde ni pour tous les moments. C’est un album pour les soirs où on veut que la musique change l’espace dans lequel on se trouve, pour les moments où on a besoin de quelque chose qui échappe aux catégories habituelles. C’est un album rare, d’une beauté silencieuse qui n’insiste pas mais qui reste.

La note des passionnés

4,0 /5

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