Même si le son des synthés date vraiment et s’il peut apparaître aujourd’hui un peu désuet, cet album s’écoute encore très bien. Plus mélodieux que certains autres, il est cependant assez représentatif du style du groupe, de son habileté à décliner la musique électronique en de nombreuses variantes.
Berlin School et la musique des espaces
Tangerine Dream est fondé à Berlin en 1967 par Edgar Froese. Le groupe traversera de nombreuses configurations avant de se stabiliser, dans les années 1970, autour du trio Froese-Franke-Baumann. Leur musique est ce qu’on appelle la « Berlin School » de musique électronique : des textures en lente évolution, des séquenceurs qui créent des motifs répétitifs hypnotiques, des synthétiseurs qui explorent les espaces entre les notes plutôt que les notes elles-mêmes.
« Phaedra » (1974) et « Rubycon » (1975) sont leurs chefs-d’oeuvre absolus, des albums qui semblent avoir effacé toute la musique qui les précède. « Stratosfear » (1976) est plus accessible, avec une approche mélodique plus développée et des structures plus proches de la chanson conventionnelle. Peter Baumann y contribue des parties de synthé d’une fluidité inhabituellement lyrique pour le groupe.
La chanson titre et l’altitude sonore
« Stratosfear » (la chanson titre) est une pièce de dix minutes qui explore des espaces sonores de haute altitude : des sons aigus qui semblent venir d’une atmosphère raréfiée, des basses profondes qui grondent comme la planète elle-même, et entre les deux, des mélodies synthétiques qui flottent comme des nuages dans un ciel d’altitude. Chris Franke, le batteur originel devenu spécialiste des séquenceurs, construit des patterns rythmiques qui évoluent si lentement qu’ils semblent statiques mais qui sont en réalité en transformation permanente.
« The Big Sleep in Search of Horus » est la deuxième pièce majeure de l’album, avec ses références à la mythologie égyptienne (Horus, le dieu faucon) et à « A Long Day’s Journey into Night » d’Eugene O’Neill. Tangerine Dream a toujours eu des ambitions conceptuelles qui dépassent la simple création de musique planante : ils cherchent à créer des espaces mentaux, des états de conscience altérés accessibles sans substances.

L’influence sur la bande-son de cinéma
À partir de 1977, Tangerine Dream s’imposera comme compositeur de bandes originales de films : « Sorcerer » de William Friedkin (1977), « The Keep » de Michael Mann (1983), « Risky Business » (1983) avec Tom Cruise. Ces bandes originales leur permettront d’atteindre un public très large et de démontrer l’adaptabilité de leur son électronique à des contextes narratifs variés.
Edgar Froese mourra d’une embolie pulmonaire en janvier 2015, à soixante-dix ans. Il avait continué à enregistrer et à tourner sous le nom Tangerine Dream jusqu’à ses derniers mois. Chris Franke et Peter Baumann avaient quitté le groupe dans les années 80 pour se lancer dans d’autres projets. Mais « Stratosfear » reste l’un des monuments de la musique électronique européenne, plus accessible que « Phaedra » mais aussi précis dans sa vision d’une musique qui fait entendre l’espace entre les sons.
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