Sortie 1974
Artiste KRAFTWERK

Autobahn, KRAFTWERK (1974) : la route vers le futur

Il y a des albums qui changent la musique. Autobahn, sorti en novembre 1974 chez Philips, est de ceux-là. Ralf Hütter et Florian Schneider, les deux fondateurs de Kraftwerk, n’ont pas seulement enregistré un album ce printemps-là à Düsseldorf. Ils ont posé les bases d’un langage musical entièrement nouveau, un langage qui allait nourrir la disco, la new wave, la techno, l’electronica et presque tous les genres de musique électronique populaire pendant les cinquante années suivantes. Autobahn est l’un des albums les plus influents du vingtième siècle, toutes catégories confondues.

Le concept : la machine et l’humain sur l’autoroute

L’idée de départ est d’une simplicité trompeuse : enregistrer une pièce musicale qui capture l’expérience de conduire sur l’autoroute allemande (l’Autobahn) à une époque où le réseau autoroutier est la fierté de la modernité allemande d’après-guerre. La chanson titre occupe à elle seule vingt-deux minutes et dix-sept secondes sur le disque. Elle commence par le bruit d’une voiture qui démarre, s’accélère progressivement, puis entre dans un flow répétitif et hypnotique qui dure le temps d’un long trajet imaginaire.

Ce que Kraftwerk crée n’est pas une démonstration de virtuosité instrumentale. Hütter et Schneider jouent des synthétiseurs Moog et ARP, des orgues électroniques, des vocoders et diverses machines analogiques. Ils traitent ces instruments non pas comme des substituts aux instruments classiques mais comme des objets sonores autonomes avec leurs propres propriétés et possibilités. La mélodie principale d' »Autobahn » – « Wir fahr’n fahr’n fahr’n auf der Autobahn » (nous roulons roulons roulons sur l’autoroute) – est simple, presque enfantine, mais son traitement électronique la transforme en quelque chose d’hypnotique.

La technique comme poésie

L’enregistrement d’Autobahn est réalisé dans les studios Kling Klang de Düsseldorf, que Kraftwerk utilise depuis le début des années soixante-dix. Ces studios sont leur quartier général, leur laboratoire, leur atelier. Hütter et Schneider sont avant tout des expérimentateurs : ils passent des heures à modifier des sons existants, à créer des textures nouvelles par superposition et manipulation. Le batteur Karl Bartos et le percussionniste Wolfgang Flür apportent un élément rythmique humain qui ancre la musique dans une pulsation reconnaissable.

La production est soignée avec une minutie quasi-scientifique. Chaque son est à sa place, chaque texture a été pensée, chaque transition est préparée. Et pourtant l’ensemble ne sonne jamais froid ou clinique. Il y a dans Autobahn une chaleur paradoxale, celle des machines qui captent quelque chose d’humain sans le simuler.

Le succès inattendu

Une version éditée de la chanson titre – réduite à environ trois minutes pour les radios – se retrouve dans le top 25 américain et dans le top 5 britannique au début de 1975. Pour un groupe allemand qui chante en allemand et joue de la musique électronique expérimentale, c’est un succès commercial stupéfiant. Il prouve que la barrière linguistique est secondaire quand la musique elle-même communique quelque chose d’universel.

David Bowie écoute Autobahn en boucle à Berlin en 1976 pendant qu’il prépare sa propre trilogie berlinoise. Brian Eno également. Les deux collaborateurs produisent Low, Heroes et Lodger en partie sous l’influence directe de ce que Kraftwerk a accompli. La connexion entre Düsseldorf et la pop anglaise de la fin des années soixante-dix passe en droite ligne par cet album.

L’héritage total

Giorgio Moroder, qui va inventer la disco électronique avec Donna Summer, a entendu Autobahn. Les fondateurs de la techno de Detroit – Juan Atkins, Derrick May, Kevin Saunderson – citent Kraftwerk comme leur influence primaire. New Order à Manchester a construit sa sonorité sur ce que Kraftwerk avait esquissé. Daft Punk à Paris aussi. Radiohead. Aphex Twin. La liste est interminable et couvre la quasi-totalité des genres musicaux populaires des quarante dernières années.

Autobahn est l’album où tout commence. Pas métaphoriquement : littéralement. C’est l’oeuvre zéro de la musique électronique populaire, le point d’origine dont tous les chemins partent. Ralf Hütter et Florian Schneider, deux ingénieurs de formation qui aimaient les machines et la précision, ont créé quelque chose d’irremplaçable en voulant simplement capturer le son d’une autoroute. C’est un miracle musical qui s’est produit à Düsseldorf en 1974.

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