Sortie 1973

L’Allemagne de 1973 produisait une musique qui n’avait d’équivalent nulle part ailleurs dans le monde. Le krautrock – terme inventé par la presse britannique avec une condescendance coloniale qui ignorait la richesse du phénomène qu’il désignait – était en réalité plusieurs choses en meme temps : le minimalisme répétitif de Can et Neu!, les ambitions cosmiques de Tangerine Dream, et la psychédélie communautaire d’Amon Duul II, né d’une commune artistique munichoise qui mêlait politique radicale, arts plastiques et expérimentation musicale.

Amon Duul II en 1973 était dans sa période de maturité créatrice. Le groupe avait trouvé un son qui lui appartient entièrement : des guitares distordues qui circulent librement entre le rock et l’abstraction, des orgues qui créent des textures atmosphériques d’une densité particulière, des percussions qui suivent leurs propres logiques rythmiques plutôt que de se soumettre au quatre-temps conventionnel, et une façon de construire les chansons qui emprunte autant a la musique contemporaine expérimentale qu’au rock anglo-américain dont ils s’inspiraient initialement.

Wolf City représente l’apogée de cette période. Les chansons sont plus concises que sur certains de leurs albums précédents – moins d’explorations improvisées qui duraient vingt minutes – mais sans rien perdre de l’esprit d’exploration. « Surrounded by the Stars » ouvre l’album avec une beauté cosmique qui justifie le terme « space rock » sans en accepter les limitations. C’est une chanson qui donne l’impression de flotter dans un espace indéterminé, entre la terre et les étoiles, avec une mélodie qui revient comme un phare.

« Wolf City » en titre est la pièce la plus rock de l’album – avec un riff de guitare qui aurait pu sortir d’un groupe de hard rock britannique si la production et les arrangements n’avaient pas gardé ce quelque chose d’étrange et de décalé qui est la signature d’Amon Duul II. La voix de Chris Karrer et celle de Renate Knaup créent ensemble des harmonies qui évoquent parfois les voix de cérémonie et parfois le rock psychédélique californien – deux traditions qui ne devraient pas coexister facilement mais qui ici s’emboitent avec une naturalité surprenante.

« Wie der Wind am Ende einer Strasse » (Comme le vent au bout d’une rue) est l’un des moments les plus médidtatifs de l’album – une pièce acoustique d’une délicatesse qui contraste avec les sections plus électriques et plus agressives. Amon Duul II avait cette capacité de passer sans transition de la brutalité a la tendresse, de l’abstraction a la mélodie simple, d’une façon qui gardait l’auditeur constamment en état d’éveil et d’attente.

La production de Wolf City, réalisée par le groupe lui-meme, a ce son caractéristique du krautrock allemand : pas de production américaine avec ses reverbs et ses compressions, pas de production britannique avec ses sophistications pop, mais quelque chose de plus nu, de plus direct, presque documentaire dans sa façon de capturer les sons. Cette esthétique de production a été extrêmement influente sur le post-punk et la new wave britannique de la fin des années soixante-dix, qui y ont trouvé un modèle de production alternative.

Amon Duul II a traversé de nombreux changements de formation et de direction artistique au fil des décennies. Wolf City reste un de leurs albums les plus cohérents et les plus satisfaisants, un moment ou toutes les tensions créatrices du groupe étaient en équilibre productif plutôt qu’en conflit stérile. Pour les amateurs de musique expérimentale qui n’ont pas encore exploré le territoire du krautrock, c’est une porte d’entrée idéale : assez accessible pour ne pas décourager, assez singulier pour rester fascinant.

La commune d’Amon Duul avait été fondée en 1967 comme projet de vie alternative – un collectif d’artistes, de musiciens et d’activistes politiques partageant un espace et des ressources a Munich. Amon Duul II représentait la branche musicale de ce projet, et cette origine communautaire explique beaucoup sur la nature de leur musique : ce n’est pas l’expression d’un individu ou même d’un groupe au sens conventionnel, mais d’un collectif qui fait de la musique comme les oiseaux font des formations dans le ciel – pas de chef, pas de plan prédéfini, mais une intelligence collective qui produit des configurations imprévisibles.

Wolf City se distingue aussi par sa dimension lyrique. Renate Knaup, la chanteuse, apporte des textes qui oscillent entre le surréalisme poétique et des images concrètes de vie urbaine. Le titre Wolf City lui-meme suggère une ville peuplée de loups – une métaphore de la compétition et de la prédation de la vie moderne, ou peut-etre simplement une image poétique sans signification fixe, ouverte a l’interprétation. Cette ambiguïté sémantique est volontaire et constitutive du projet artistique d’Amon Duul II.

L’influence d’Amon Duul II sur la musique post-punk et new wave britannique est documentée : John Lydon, Mark E. Smith du Fall et d’autres figures majeures de cette scène ont cité le groupe comme influence. Ce qui les attirait, c’était cette façon de combiner l’énergie rock avec une volonté d’expérimentation qui ne se souciait pas des conventions du marché. Wolf City est l’album qui représente le mieux cette qualité, accessible sans jamais être complaisant, expérimental sans jamais être hermétique.

Sur X : @AmonDuulII

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Wolf City