L’Allemagne de 1969-1970 était un pays en travail. Le poids de la guerre et de ses horreurs n’avait pas disparu, et une génération de jeunes Allemands cherchait a construire une culture qui ne ressemblerait en rien a celle de leurs parents. Cette recherche allait produire le Krautrock, ce mouvement musical allemand qui allait révolutionner la musique expérimentale et influencer des générations d’artistes jusqu’a aujourd’hui. Et dans ce mouvement, Amon Duul II occupait une place de premier plan.
Yeti, leur double album sorti en 1970, est l’un des textes fondateurs du Krautrock. Double album signifiait quatre faces de vinyle, soit environ quatre-vingts minutes de musique qui exploraient des territoires sonores que personne n’avait encore cartographiés avec cette systématicité. Amon Duul II n’était pas simplement un groupe de rock psychédélique allemand : c’était un laboratoire d’expérimentation sonore qui posait des questions fondamentales sur ce que la musique populaire pouvait et devait etre.
Le groupe avait des origines singulières : il était né d’une commune révolutionnaire munichoise (Amon Duul I, la branche plus politique) dont s’étaient séparés les membres qui voulaient faire de la vraie musique (Amon Duul II, la branche plus artistique). Cette scissure entre l’engagement politique et l’avant-garde artistique définissait leur identité : ils n’avaient pas abandonné la politique, mais ils pensaient que la musique pouvait être une forme d’action politique autant que le tract ou la manifestation.
Soap Shop Rock, qui ouvre l’album, établit immédiatement le territoire : un riff de guitare répétitif et hypnotique, des rythmiques qui évoluent lentement sur la durée, des vocalises qui peuvent passer de la mélodie folk a l’incantation chamanique en quelques mesures. John Weinzierl a la guitare, Chris Karrer au violon et a la guitare, Peter Leopold a la batterie, Dave Anderson a la basse, Falk Rogner aux claviers, Renate Knaup et Peter Pavlov au chant : un groupe dont chaque membre amenait une influence différente et ou ces différences créaient une tension créatrice permanente.
Le violon de Chris Karrer est une des grandes originalités du son d’Amon Duul II. Dans un contexte rock, le violon avait généralement une fonction précise et limitée : ajouter une couleur classique ou folklorique a un arrangement. Chez Amon Duul II, il est traité comme un instrument de rock a part entière, distordu, amplifié, utilisé comme source de drone ou de melodie psychédélique selon les besoins de la composition.
La production de Peter Leopold et Olaf Kübler est brute et directe, capturant l’énergie live du groupe sans chercher a la polir ou a l’arrondir. Cette rugosité est intentionnelle : Amon Duul II rejetait l’idée de la production comme embellissement. Pour eux, ce qui se passait dans la salle de répétition était la musique, et le rôle de l’enregistrement était de capturer cela aussi fidèlement que possible.
Le lien entre Amon Duul II et le mouvement politique étudiant de 1968 est essentiel pour comprendre leur musique. La révolte de Mai 68 avait posé des questions que les réponses conventionnelles ne pouvaient pas satisfaire : comment vivre autrement ? Comment construire une société différente ? Comment etre artiste dans un monde qui marchandise tout ? Amon Duul II cherchait des réponses musicales a ces questions politiques, ce qui donnait a leur musique une dimension existentielle qui dépassait le simple divertissement.
L’influence de Yeti sur la musique expérimentale et le rock alternatif des décennies suivantes est considérable. On la trouve dans le drone rock des groupes des années 90, dans la musique électronique répétitive, dans le post-rock. Des groupes comme Sonic Youth, My Bloody Valentine, et plus récemment les formations d’avant-rock électronique, ont tous reconnu leur dette envers Amon Duul II et le Krautrock en général.
Yeti est un album qui demande qu’on lui fasse confiance. Qu’on se laisse porter par ses rythmes hypnotiques sans chercher a tout rationaliser, a tout analyser. C’est une musique qui fonctionne mieux quand on l’écoute avec le corps autant qu’avec l’esprit, quand on accepte de se perdre dans ses labyrinthes sonores sans s’inquiéter de ne pas trouver la sortie. Ce genre d’abandon est rare et précieux. Amon Duul II savait comment le provoquer.
Le terme Krautrock, que les musiciens allemands eux-memes n’aimaient generalement pas parce qu’il etait percu comme condescendant, designait pourtant quelque chose de reel et de coherent : une volonte commune de refuser les modeles anglo-americains dominants et de construire quelque chose d’entierement neuf a partir des materiaux culturels et musicaux allemands. Amon Duul II, Can, Faust, Neu!, Kraftwerk, Tangerine Dream : chacun de ces groupes avait une identite propre, mais ils partageaient cette conviction que la musique pouvait etre autre chose que ce que les Beatles ou les Rolling Stones avaient defini.
L’influence du Krautrock sur la musique contemporaine est immense et souvent sous-estimee. Sans Amon Duul II et ses contemporains, il n’y aurait probablement pas eu de post-punk britannique tel qu’il s’est developpe apres 1976. Les groupes comme Joy Division, Wire, et Gang of Four doivent plus au rock allemand experimentale des annees 70 qu’a leurs predecesseurs britanniques immediats. Et l’electronique repetitive qui caracterise une grande partie de la musique de club contemporaine puise directement dans le heritage de Kraftwerk et de leurs contemporains munichois.
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