Sortie 1969

Phallus Dei, AMON DUUL II (1969) : La nuit allemande dont est né le Krautrock

Munich, 1969. Dans une commune de la rue Leopoldstrasse, les héritiers d’une tradition de pensée radicale qui remonte à la République des Conseils de Bavière de 1919, les membres d’un collectif qui porte le nom mystérieux d’Amon Duul, se trouvent à un carrefour. La branche politique de la commune continuera ses activités de résistance culturelle. La branche musicale, elle, va faire quelque chose d’entièrement différent : elle va inventer une nouvelle façon de faire du rock, une façon qui n’existe pas encore et qui n’a pas de nom. Ce nom, le monde lui donnera quelques années plus tard : le Krautrock. Et l’album qui marque le coup d’envoi de cette révolution sonore, ou l’un des deux premiers concurrents légitimes à ce titre avec Monster Movie de Can, c’est Phallus Dei, sorti en 1969 sur le label Liberty. Quarante minutes de psychédélisme apocalyptique, de blues cosmique et d’improvisation collective qui sonnent comme si le rock avait décidé de se regarder en face dans le miroir pour la première fois.

La commune, la scission et la naissance d’un mythe

L’histoire d’Amon Duul II commence par une rupture. La commune originale, fondée en 1967, rassemblait des activistes politiques et des musiciens qui partageaient les mêmes utopies mais pas toujours les mêmes ambitions artistiques. Quand les musiciens les plus talentueux du groupe, John Weinzierl, Chris Karrer, Falk Rogner, Dave Anderson, Peter Leopold et la chanteuse Renate Knaup-Kroetenschwanz, décident de se consacrer à la musique de façon plus sérieuse, ils forment Amon Duul II, abandonnant leur suffixe numérique comme marque de distance par rapport au groupe original. La commune mère, restée sous le nom d’Amon Duul, avait d’ailleurs enregistré ses propres sessions de jam à la même période, sessions qui seront publiées ultérieurement et qui constituent un pendant intéressant bien que musicalement moins développé au travail d’Amon Duul II. La rupture est également politique : certains membres de la commune d’origine participeront à la fondation de la Fraction Armée Rouge, la Rote Armee Fraktion, le groupe terroriste qui ensanglantera l’Allemagne dans les années soixante-dix. Amon Duul II choisit une autre voie : celle de la révolution sonore.

L’album lui-même est un objet étrange et fascinant. La face A s’ouvre sur « Phallus Dei » qui donne son titre à l’ensemble, un morceau de blues psychédélique qui commence dans la relative sobriété avant de se dissoudre progressivement dans des couches de guitares électriques distordues, de percussions chaotiques et de voix chantées et psalmodiées qui évoquent autant les cérémonies shamaniques que les concerts de Grateful Dead dans le Haight-Ashbury. Renate Knaup, dont la voix possède une qualité chamanique unique, capte l’attention dès ses premières apparitions et deviendra l’une des grandes voix du Krautrock. Weinzierl et Karrer dialoguent aux guitares avec une liberté qui ne doit rien aux structures du rock classique : pas de couplet-refrain, pas de solo bien cadré, mais une improvisation collective qui cherche ses formes dans le flux du jeu plutôt que dans un plan préétabli. « Kanaan », « Dem Guten Schonen Wahren », « Luzifers Ghilom » et « Henriette Kroetenschwanz » complètent un tableau d’ensemble aussi cohérent que déstabilisant. La face B est dominée par « Phallus Dei » en version longue, et il faut bien ces quarante minutes pour comprendre l’ambition du projet.

« Phallus Dei est souvent cité aux côtés de Monster Movie de Can comme l’album krautrock originel, l’oeuvre qui lance un genre. Ces deux groupes ont prouvé être une influence majeure sur des générations entières de musiciens expérimentaux. » Progarchives

L’influence d’Amon Duul II sur le rock européen et mondial est difficile à surestimer. Can, Neu!, Kraftwerk, Faust, Cluster : tous ces groupes qui ont défini le Krautrock dans les années soixante-dix doivent quelque chose à l’audace pionière d’Amon Duul II. Et au-delà du Krautrock, c’est tout le post-rock des années quatre-vingt-dix, des groupes comme Tortoise, Slint ou Mogwai, qui hérite de cette conception de la musique comme processus collectif plutôt que comme performance d’individualités. Brian Eno, qui a produit certains des albums les plus importants de David Bowie à Berlin dans les années soixante-dix, a souvent cité le Krautrock et Amon Duul II en particulier comme une influence décisive. Radiohead, Primal Scream, Stereolab : on ne finit pas de tracer les lignes de descendance qui remontent jusqu’à cette commune munichoise de 1969.

Il faut écouter Phallus Dei dans l’obscurité, avec le volume à fond, pour comprendre ce qui s’est passé cette année-là dans cette ville. C’est la nuit allemande qui a mangé le rock américain et l’a recraché transformé en quelque chose de plus sombre, de plus tendu, de plus ancré dans les profondeurs de l’inconscient collectif. La tribu d’Amon, celle que les anciens Égyptiens craignaient comme divinité du chaos, avait trouvé son expression sonore dans ce disque improbable et fondateur. Cinquante ans après, les éclairs qu’il contient n’ont pas perdu de leur puissance.

— Discographie —

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