Silver Apples, Silver Apples (1968) : L’aube électronique du rock

Juin 1968. Pendant que la planète rock brûle sous les doigts de Jimi Hendrix, que les Beatles s’apprêtent à lâcher le Livre Blanc et que la guerre du Vietnam embrase les consciences, deux types à New York font quelque chose que personne n’a encore osé faire : ils branchent des oscillateurs de la Seconde Guerre mondiale sur un batteur de jazz et appellent ça du rock. Simeon Coxe et Danny Taylor ne savaient pas qu’ils inventaient le futur. Ils savaient juste que ce son-là, ce bourdonnement électronique pulsé et hypnotique, était la seule musique honnête qu’ils pouvaient faire. Le résultat, ce disque éponyme sorti en juin 1968 sur le label Kapp, est une bombe à retardement qui n’a pas fini d’exploser.

Silver Apples n’est pas un groupe de rock au sens traditionnel du terme. Il n’y a pas de guitare, pas de claviers conventionnels. Simeon Coxe joue sur un instrument de sa propre fabrication, un assemblage de neuf oscillateurs militaires surplus reliés à des dizaines de touches et de pédales, qu’il appelle simplement « le Simeon ». Danny Taylor frappe une batterie acoustique avec la précision et la liberté d’un percussionniste de jazz formé à l’école de la beat generation. Ensemble, ils créent un son qui anticipe de dix ans la musique électronique, de quinze ans le synthpop, de vingt ans le techno. Les morceaux de ce premier album, Oscillations, Seagreen Serenades, Lovefingers, Program, sont des voyages courts et intenses dans un territoire sonore inexploré.

L’album est un échec commercial à sa sortie. Le label Kapp ne sait pas comment le vendre. La presse rock est perplexe. Le public grand public passe à côté. Pourtant, quelque chose circule sous le manteau, de fan en fan, de musicien en musicien. Peu à peu, Silver Apples devient un disque culte au sens le plus strict : un objet de culte, vénéré par une minorité qui reconnaît en lui quelque chose d’essentiel.

La grande ironie de l’histoire, c’est que Silver Apples n’a jamais vraiment existé comme groupe en dehors de cet album et de son successeur, Contact, sorti la même année en décembre. Un accident avec un camion de tournée met fin à l’aventure en 1969. Simeon Coxe disparaît pendant des décennies avant de ressurgir dans les années 1990, au moment précis où la musique électronique réclame ses ancêtres. Les Chemical Brothers, Stereolab, Beck, Portishead : tous reconnaissent Silver Apples comme une influence directe.

L’héritage de Silver Apples est aujourd’hui pleinement reconnu. Ce premier album, enregistré avec des moyens dérisoires dans un New York en ébullition, est régulièrement cité parmi les disques fondateurs de la musique électronique et du krautrock américain. Il démontre que l’innovation ne nécessite pas de budget ni de label puissant, juste une vision radicale et le courage de la suivre jusqu’au bout. Pour quiconque veut comprendre d’où vient la musique électronique d’aujourd’hui, Silver Apples est un point de départ indispensable, un document sonore d’une modernité toujours intacte.

La note des passionnés

4,0 /5

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