Cauldron, Fifty Foot Hose (1968) : le chaudron électronique de San Francisco

Si vous croyez connaître le rock psychédélique de San Francisco en 1967 et 1968, si vous pensez que Jefferson Airplane, le Grateful Dead et Big Brother and the Holding Company ont tout dit, tout exploré, tout inventé dans cet été de l’amour dont on célèbre encore la mémoire avec une dévotion quasi religieuse, alors il vous faut écouter Cauldron de Fifty Foot Hose. Enregistré à Columbia Recording de San Francisco en 1967 et publié en 1968, cet album unique est l’un des disques les plus étranges, les plus visionnaires et les plus injustement ignorés de toute la décennie. Une oeuvre qui, cinquante ans après sa sortie confidentielle, continue de fasciner et de déconcerter les amateurs de musique expérimentale du monde entier.

Des surplus militaires transformés en instruments du futur

L’histoire de Fifty Foot Hose et de Cauldron est inséparable de la figure fascinante de Louis Marcheschi, dit Cork, le bassiste et bidouilleur électronique qui est le génie secret de cette aventure musicale. Dans les années soixante, avant que les synthétiseurs Moog ne soient accessibles aux musiciens rock, Cork Marcheschi construit ses propres instruments électroniques à partir de pièces militaires récupérées dans les surplus de l’armée américaine, d’éléments de radio, de générateurs audio modifiés, de thérémine trafiqués, de sirènes, d’unités d’écho et de haut-parleurs détournés de leur usage originel, dont un speaker tiré d’un bombardier de la Seconde Guerre mondiale. Ces machines improbables, ces objets sonores inclassables, constituent le coeur de la sonorité d’un groupe qui veut fusionner la folk psychédélique de Californie avec les textures abstraites de la musique électronique contemporaine. Un projet qui n’a aucun précédent en 1967 et qui n’aura aucun vrai successeur avant des années.

Carol Freeman, la chanteuse du groupe, apporte une dimension vocale à la fois humaine et étrange à cette musique de l’espace. Sa voix, parfois douce et folk, parfois traitée électroniquement jusqu’à l’abstraction, est le contrepoint parfait aux explorations sonores de Marcheschi. Les compositions mêlent des structures folkloriques reconnaissables à des passages où les règles habituelles de la musique populaire sont complètement abandonées au profit d’une exploration de la texture pure et du son pour lui-même. Red The Sign Post, Fantasy, God Bless The Child, reprise d’un standard de Billie Holiday transformé en voyage psychédélique : chaque titre de Cauldron est une surprise, une invitation à reconsidérer ce qu’on croyait savoir sur ce que la musique rock peut être et faire.

L’album a été produit à une époque où des formations comparables exploraient des territoires similaires, notamment les Silver Apples à New York, les United States of America ou Lothar and the Hand People. Mais Fifty Foot Hose est allé plus loin que tous ses contemporains dans l’intégration des sons électroniques au coeur même de la structure rock, non pas comme effets décoratifs ou couleur locale psychédélique, mais comme éléments constitutifs d’une nouvelle grammaire musicale. Cette vision d’une modernité que même la plupart des musiciens de l’époque ne pouvaient pas encore saisir est ce qui rend Cauldron si extraordinairement actuel cinquante ans plus tard.

« We were trying to make the future sound present. We had these machines that nobody else had, and we wanted to find out what they could do when you put them together with songs. » – Cork Marcheschi

L’album, distribué de façon confidentielle lors de sa sortie, n’a jamais percé commercialement. Fifty Foot Hose est resté un nom connu des seuls connaisseurs et collectionneurs de rarités psychédéliques, de ces chasseurs de trésors cachés qui savent que les chefs-d’oeuvre les plus importants ne sont pas toujours ceux dont les disquaires des grandes surfaces font leur publicité. Il faudra attendre les rééditions des années deux mille pour que Cauldron trouve enfin le public qu’il aurait mérité dès l’origine. La justice est lente, mais elle finit toujours par reconnaître le génie.

L’influence de Cauldron sur la musique électronique et expérimentale contemporaine est difficile à quantifier précisément, non parce qu’elle est négligeable, mais parce qu’elle circule de façon souterraine, par contamination progressive plutôt que par filiation directe. Les musiciens de l’ère industrielle, les pionniers de la musique concrète rock des années soixante-dix et quatre-vingt, les expérimentateurs qui ont fait le pont entre le rock et la musique électronique contemporaine ont tous, consciemment ou non, continué l’oeuvre amorcée par Cork Marcheschi et ses compagnons. Un disque qui a tout anticipé.

La note des passionnés

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Cauldron