The Deviants : « Ptooff! » (1967), l’underground britannique crache sa bile
Avant les Sex Pistols, il y avait les Deviants. Avant que Malcolm McLaren ne réinvente le punk comme produit marketing, avant que la Reine ne se retrouve sur une pochette de disque avec une épingle à nourrice dans le nez, il y avait Mick Farren et ses Deviants qui faisaient la même chose avec moins de budget, moins de publicité et infiniment plus de sincérité anarchiste. « Ptooff! », sorti en 1967 et autoproduit par le groupe parce qu’aucune maison de disques n’en voulait, est peut-être le premier disque punk de l’histoire. Dix ans avant que le punk existe officiellement.
Michael Farren, né en 1943, est une figure centrale de la contre-culture britannique dont on ne parle jamais assez. Journaliste, romancier, agitateur professionnel, rédacteur en chef de l’International Times (IT), le journal underground londonien, il est à la fois l’héritier de la tradition beatnik américaine et le précurseur du chaos à venir. Ses Deviants ne sont pas tant un groupe de rock qu’un collectif de mauvais garçons décidés à tout foutre par terre et à voir ce que ça fait.
Autoproduit, autodistribué, auto-détruit
L’histoire de la production de « Ptooff! » est à elle seule un roman. Le groupe ne trouve pas de label. Aucun. Personne ne veut de cette musique trop bruyante, trop politique, trop déglinguée, trop honnête dans sa façon de se foutre de tout. Alors Farren et les Deviants font ce que personne ne faisait à l’époque : ils pressent le disque eux-mêmes. Ils le distribuent eux-mêmes, dans les librairies underground, dans les cafés, dans les concerts, de la main à la main. C’est du punk avant le punk. C’est du DIY avant que ces trois lettres signifient quoi que ce soit dans le vocabulaire musical.
La pochette est un chef-d’œuvre de provocation cheap. Dessinée dans une esthétique comics underground qui rappelle R. Crumb, elle représente le groupe avec un humour grinçant qui annonce les pochettes situationnistes des Pistols et des Clash. Le titre lui-même, « Ptooff! », cette onomatopée de pet ou d’explosion, résume à lui seul l’attitude du groupe vis-à-vis des conventions artistiques et commerciales.
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Le son : blues acide et psychédélisme de caniveau
Musicalement, « Ptooff! » est un objet inclassifiable. Il y a du blues là-dedans, du free jazz par accident, du psychédélisme de mauvaise qualité (de la qualité qu’on acquiert avec de mauvaises drogues bon marché plutôt que de la bonne mescaline californienne), et surtout une énergie brute, une urgence qui fait que chaque chanson semble sur le point de s’effondrer sans jamais tout à fait le faire.
« I’m Coming Home » ouvre l’album avec une puissance dévastatrice. Ce n’est pas de la finesse. Ce n’est pas de la technique. C’est de la conviction brutale, celle d’un groupe qui n’a rien à perdre parce qu’il n’a rien à commencer. La guitare de Sid Bishop est abrasive à souhait, le groove est bancal et c’est exactement ce qu’il doit être.
« Child of the Sky » est le morceau le plus psychédélique du lot, celui qui montre que les Deviants n’étaient pas étrangers à l’influence de Pink Floyd ou du Soft Machine, ces autres explorateurs de l’underground londonien. Mais là où Floyd construisait des architectures sonores sophistiquées, les Deviants bricolaient avec les matériaux disponibles et ça produisait quelque chose de paradoxalement plus organique, plus humain.
« Nous n’avions pas de plan de carrière. Notre plan, c’était de survivre à la semaine. Et parfois de choquer les bourgeois en chemin. » , Mick Farren, NME, 1970
Farren le prophète, Baker le prédicateur
Ce qui distingue les Deviants de leurs contemporains psychédéliques, c’est la conscience politique aiguë de Mick Farren. À une époque où la plupart des groupes londoniens chantaient des fleurs et des fées, les Deviants parlaient de classe sociale, d’aliénation, de la violence de l’État britannique. Farren avait compris quelque chose que beaucoup dans l’underground refusaient d’admettre : la révolution de l’acide ne suffirait pas. Il faudrait aussi du politique. Il faudrait aussi de la colère.
Duncan Sanderson à la basse et Russell Hunter à la batterie forment le moteur rythmique du groupe, un moteur qui tourne parfois avec de l’huile de vidange mais qui ne cale jamais complètement. Il y a dans la façon dont ils jouent ensemble quelque chose d’instinctif et de collectif qui préfigure là encore l’éthique punk : on n’est pas là pour étaler sa virtuosité, on est là pour faire la chose ensemble.
Les Deviants auront une existence chaotique, avec des changements de line-up permanents, des tentatives de percée aux États-Unis, une collaboration avec les MC5 qui aurait pu tout changer et qui n’a rien changé. Farren continuera sa carrière de journaliste rock, publiant dans le NME des textes incandescents qui influenceront une génération entière de critiques musicaux britanniques. Il mourra sur scène en 2013, en plein concert, à soixante-neuf ans. Une mort qui lui aurait certainement plu dans sa forme d’ultime provocation.
« Ptooff! » ne sera jamais un grand disque dans le sens commercial du terme. Il n’entrera jamais dans les classements des meilleures ventes. Les radios n’en passeront aucun extrait. Mais il vivra dans les discothèques des collectionneurs, dans les recommandations chuchotées de ceux qui savent, comme une preuve que le punk n’est pas né en 1977 dans un magasin de fringues de King’s Road. Il est né dix ans plus tôt, dans l’underground londonien, dans la pauvreté et la colère, avec un titre qui fait le bruit d’une flatulence et une ambition qui dépasse de loin celle de beaucoup de ses contemporains plus célèbres.
Note finale : 8/10. Pour sa radicalité, pour son courage commercial suicidaire, pour Mick Farren et sa façon d’avoir tout compris avant tout le monde. Pour le titre aussi. Ptooff. Voilà.
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