A Saucerful of Secrets, Pink Floyd (1968) : l’adieu à Syd Barrett et la naissance d’un empire cosmique

Si vous voulez comprendre pourquoi Pink Floyd est devenu l’un des groupes les plus importants de l’histoire du rock, vous devez écouter A Saucerful of Secrets. Non pas parce que cet album est parfait. Mais parce qu’il est le moment charnière, le point de basculement, la fracture géologique qui sépare le Pink Floyd psychédélique de Syd Barrett du Pink Floyd cosmique, progressif et visionnaire de Roger Waters et David Gilmour. Un album sur lequel les cinq membres du groupe ont tous joué, ce qui n’est arrivé sur aucun autre disque de toute leur histoire. Un album de transition, certes, mais quelle transition.

Pochette de A Saucerful of Secrets de Pink Floyd, 1968

La désintégration de Syd Barrett et l’arrivée de Gilmour

L’histoire de cet album est d’abord l’histoire d’une tragédie humaine. Syd Barrett, le fondateur du groupe, son génie tutélaire, le créateur de The Piper at the Gates of Dawn, était en train de sombrer. La consommation excessive de LSD avait fait des ravages dans son psychisme fragile. Pendant les sessions d’enregistrement, qui s’étalèrent sur une bonne partie de l’année 1967 et le début de 1968, Barrett apparaissait de plus en plus instable, incapable parfois de se souvenir des accords d’une séance à l’autre, ou au contraire, restait debout pendant des heures à faire tourner le même accord de guitare en boucle sans en jouer une seule note. En janvier 1968, David Gilmour, ami de longue date et guitariste brillant, fut appelé en renfort, d’abord comme soutien, puis comme remplaçant.

La légende veut que le jour de la décision finale, les quatre membres du groupe aient simplement oublié d’aller chercher Barrett pour une répétition. Pas de confrontation, pas d’explication, juste l’absence. Façon glaciale et cruelle de mettre fin à une collaboration, mais peut-être la seule supportable pour des jeunes hommes qui ne savaient pas comment gérer la détresse de leur ami. Barrett continua quelques mois encore à apparaître dans les studios, fantôme de lui-même, avant de disparaître définitivement de la scène musicale pour retourner à Cambridge, où il vivrait reclus jusqu’à sa mort en 2006.

Sur A Saucerful of Secrets, sorti le 28 juin 1968 sur EMI Columbia, les traces de ce déchirement sont partout. Jugband Blues, le seul morceau composé par Barrett sur cet album, est l’un des plus beaux et des plus douloureux adieux que le rock ait jamais produits. Barrett y entonnait : « Et je me demande qui sont les fous maintenant ». La Salvation Army débarquant en plein milieu du morceau, appelée par Barrett lui-même lors de l’enregistrement, rajoute une dimension de surréalisme et de détresse à peine supportable. C’est Syd Barrett qui dit au revoir à lui-même.

« Syd était dans un tel état qu’il était impossible de savoir ce qu’il allait faire d’une séance à l’autre. Un jour de génie absolu, le lendemain, il était dans sa chambre à fixer le mur. C’était coeur brisé de voir ça. » (Nick Mason, « Inside Out : A Personal History of Pink Floyd », 2004)

Mais A Saucerful of Secrets n’est pas que l’album du deuil de Barrett. C’est aussi et surtout l’album de la naissance du nouveau Pink Floyd. La pièce titre, une composition collective de douze minutes de Roger Waters, Richard Wright, Nick Mason et David Gilmour, est un voyage cosmique sans paroles, une architecture sonore qui préfigure directement Ummagumma, Meddle et The Dark Side of the Moon. Waters composait là sa première grande oeuvre, et l’on entend déjà dans cette construction grandiose la pensée d’un architecte sonore qui allait dominer la décennie suivante. Set the Controls for the Heart of the Sun, autre pièce maîtresse de l’album, démontre que la capacité de Pink Floyd à créer des ambiances hypnotiques et envoûtantes était intacte, et même décuplée, libérée des structures-chansons de Barrett.

La pochette, réalisée par Hipgnosis, ce studio graphique fondé par Storm Thorgerson et Aubrey Powell, était leur premier travail pour Pink Floyd : un collage de planètes et d’images cosmiques directement inspirées des bandes dessinées Marvel, avec un Dr. Strange reconnaissable parmi les éléments. Ce fut le deuxième groupe d’EMI, après les Beatles, à recevoir l’autorisation de faire appel à des graphistes extérieurs pour la conception de sa pochette. Le signe d’une époque où l’objet-disque était traité comme une oeuvre d’art à part entière.

Cinquante-cinq ans après sa sortie, A Saucerful of Secrets reste un album fascinant précisément parce qu’il porte en lui les cicatrices de sa propre création. C’est un disque qui dit deux choses en même temps : adieu à Syd Barrett et bonjour au Floyd cosmique. Un album de transition qui est aussi une oeuvre d’art aboutie, une double vérité qui lui confère une dimension émotionnelle que peu d’albums dans l’histoire du rock peuvent revendiquer.

Pink Floyd sur X

La note des passionnés

4,5 /5

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A Saucerful of Secrets