Janvier 1977. Pink Floyd publie « Animals », et quelque chose change dans la façon dont le rock progressif peut parler du monde. L’album, inspiré du roman d’orwellien « La Ferme des animaux », divise l’humanité en trois catégories : les chiens qui exercent leur domination avec une brutalité calculée, les cochons qui contrôlent depuis le sommet avec une intelligence cynique, et les moutons qui suivent sans comprendre. Roger Waters, auteur de la quasi-totalité de l’album, y exprime une vision de la société britannique et occidentale de la fin des années soixante-dix d’une noirceur et d’une cohérence qui dépassent tout ce que le groupe avait produit auparavant.
La pochette de l’album est l’une des plus célèbres du rock : un cochon gonflable rose flottant entre les cheminées de la centrale électrique de Battersea, à Londres. Cette image a été immortalisée lors d’une séance photo qui a tourné à l’incident quand le cochon s’est échappé de ses amarres et a dérivé vers les couloirs aériens de Heathrow, obligeant les autorités de l’aviation civile à fermer temporairement l’espace aérien. La publicité accidentelle a été meilleure que n’importe quelle campagne de promotion planifiée.
« Dogs » est la pièce centrale et la plus longue de l’album, dix-sept minutes de musique qui construisent progressivement un portrait de ceux qui utilisent les autres comme instruments de leur ambition. La chanson commence avec les guitares acoustiques de David Gilmour qui jouent une mélodie douce et presque apaisante, et se développe progressivement vers quelque chose de plus sombre et de plus tendu. Gilmour chante les premières parties du texte de Waters avec une précision froide qui dit exactement ce que le texte demande.
David Gilmour est ici à un sommet de sa virtuosité et de sa capacité à servir le propos d’une chanson. Ses solos de guitare sur « Dogs » sont parmi les plus longs et les plus élaborés de sa carrière, construits de façon à progresser en même temps que la narration musicale plutôt qu’à exister indépendamment d’elle. Il y a une cohérence entre ce que la guitare dit et ce que le texte dit qui est le signe d’une collaboration parfaitement accordée entre deux compositeurs.
« Pigs (Three Different Ones) » est la chanson la plus directement satirique de l’album, un portrait de la droite britannique représentée en cochons satisfaits d’eux-mêmes. Waters y vise des cibles contemporaines avec une précision qui a choqué certains à l’époque mais qui se tient encore aujourd’hui comme un exercice de satire politique efficace. La musique, moins longue et plus directe que « Dogs », a un groove funk inhabituel pour Pink Floyd qui lui donne une énergie et une accessibilité particulières.
« Sheep » est la troisième grande pièce de l’album, un portrait de la masse qui suit sans comprendre avec un mélange de compassion et d’impatience qui dit la double nature du regard de Waters sur les humains ordinaires. La chanson intègre un passage de psaumes bibliques réécrit de façon à faire de la prière un texte d’aliénation collective, et cette manipulation du texte sacré est l’une des trouvailles les plus réussies de Waters comme compositeur de textes.
Nick Mason à la batterie et Roger Waters à la basse forment sur cet album une section rythmique qui a rarement été aussi précise et aussi inventive. Les changements de tempo, les arrêts, les ruptures rythmiques qui ponctuent « Animals » sont traités avec une précision qui dit l’écoute mutuelle de deux musiciens qui jouent ensemble depuis plus d’une décennie.
Richard Wright aux claviers occupe une place plus discrète sur cet album que sur les précédents, ce qui reflète les tensions internes qui commençaient à se développer dans le groupe. Mais ses contributions, notamment les textures de synthétiseur qui créent les atmosphères entre les sections plus rock, sont essentielles à la cohérence sonore de l’album.
« Animals » est sorti entre « Wish You Were Here » (1975) et « The Wall » (1979), deux des albums les plus populaires de la discographie de Pink Floyd. Cette position entre deux chefs-d’oeuvre commerciaux lui vaut parfois d’être sous-estimé. C’est une erreur : « Animals » est peut-être l’album le plus intellectuellement cohérent et le plus politiquement engagé que le groupe ait jamais enregistré.
« Animals » a inauguré une période difficile pour Pink Floyd. Les tensions entre Waters, qui revendiquait de plus en plus le contrôle créatif du groupe, et les autres membres, étaient palpables pendant l’enregistrement. La suite de l’histoire est connue : « The Wall » en 1979 puis le départ de Waters en 1985. Mais en 1977, ces tensions produisaient encore quelque chose de musicalement cohérent et puissant. « Animals » est peut-être le disque le plus politiquement clair et le moins sentimental que le groupe ait produit, et cette clarté froide est une qualité qui lui appartient en propre dans une discographie où la beauté mélancolique est souvent la tonalité dominante.
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