Atom Heart Mother
par PINK FLOYD
Pink Floyd, octobre 1970. Le groupe vient de traverser deux ans de mutation profonde. David Gilmour a intégré la formation avec une fluidité naturelle, Roger Waters impose peu à peu sa vision de compositeur, Richard Wright reste le grand architecte des textures sonores, Nick Mason tient la cadence avec une précision métronomique. Et voilà que ces quatre musiciens britanniques décident de consacrer toute la face A de leur nouvel album à une seule suite orchestrale de vingt-trois minutes et quarante-quatre secondes. Une folie douce. Une splendeur absolue.
Le titre vient d’un fait divers trouvé dans un journal du matin. Une femme reçoit un stimulateur cardiaque à énergie atomique et rentre chez elle comme si de rien n’était. Le titre de l’article : « Atom Heart Mother, given nuclear pacemaker, says okay. » Roger Waters arrache la page. Le groupe a son titre avant d’avoir sa musique. C’est souvent comme ça que naissent les grandes oeuvres.
Pour construire cette suite monumentale, Pink Floyd fait appel à Ron Geesin, compositeur écossais autodidacte et excentrique, rencontré lors d’une soirée londonienne. Geesin accepte avec enthousiasme la commande d’écrire les arrangements pour orchestre de chambre et choeur. Le résultat est une aventure en six tableaux enchaînés. « Father’s Shout » ouvre avec une fanfare de cuivres grandiose et légèrement absurde. « Breast Milky » développe une mélodie longue et apaisante portée par la guitare de Gilmour. « Mother Fore » fait entrer le choeur et les cordes dans un crescendo hypnotique. « Funky Dung » surprend avec un groove inattendu qui casse le tempo et réveille l’auditeur. « Mind Your Throats Please » explore des territoires sonores quasi abstraits, bruitistes et expressionnistes. « Remergence » conclut avec une majesté douce qui laisse l’auditeur suspendu dans le silence.
La collaboration avec Geesin fut mouvementée. Les musiciens d’orchestre, habitués aux partitions classiques, résistaient aux indications d’un compositeur sans formation académique formelle. Geesin dut batailler pour chaque mesure, chaque nuance. Mais la suite tient debout. Cinquante ans plus tard, elle reste unique dans toute la discographie du rock britannique.
La face B est une tout autre aventure. Quatre morceaux d’une variété étonnante qui montrent l’étendue des talents individuels au sein du groupe. Roger Waters signe « If », une ballade guitare-voix d’une délicatesse absolue, intime et fragile. Richard Wright offre « Summer ’68 », portrait mélancolique d’une nuit passagère, avec son piano de cabaret et ses arrangements de cordes élaborés. David Gilmour contribue « Fat Old Sun », un folk lumineux aux couleurs de campagne anglaise estivale. Et le groupe referme le tout avec « Alan’s Psychedelic Breakfast », portrait sonore du roadie Alan Styles en train de préparer son petit-déjeuner. On entend les oeufs dans la poêle, le lait versé, les céréales dans le bol. C’est loufoque. C’est poétique. C’est du Pink Floyd pur.
La pochette est aussi célèbre que la musique. Hipgnosis, le studio de Storm Thorgerson, choisit de mettre en couverture une simple vache photographiée en gros plan dans un champ anglais. Pas de titre. Pas de nom de groupe. Rien. L’anti-design au moment où toute l’industrie rock surcharge ses pochettes de psychédélisme coloré. La vache en question s’appelle Lulubelle III et vient d’un élevage du Sussex. Elle ne savait pas qu’elle allait devenir l’une des images les plus reconnaissables du rock britannique.
« Atom Heart Mother » entre directement à la première place des charts britanniques en octobre 1970. Premier numéro un pour Pink Floyd au Royaume-Uni. C’est une révolution tranquille. Une explosion silencieuse. David Gilmour a souvent exprimé ses réserves sur cet album, le trouvant trop expérimental, inachevé. Roger Waters partage par moments cet avis sévère. Mais les fans n’ont jamais partagé ce jugement. Et l’histoire leur donne raison. « Atom Heart Mother » dessine les contours d’une ambition orchestrale et conceptuelle que le groupe va poursuivre tout au long de la décennie suivante, jusqu’aux sommets de « The Dark Side of the Moon » et au-delà.
Ce disque est aussi le premier grand geste de Pink Floyd vers un public de masse sans compromis artistiques. La BBC le diffuse à grande échelle. Les radios pirate en font un hymne. La presse musicale britannique hésite entre admiration et perplexité. C’est exactement la réaction qui convient à une oeuvre aussi singulière. Quand tout le monde comprend immédiatement, c’est que vous n’avez pas assez osé.
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