Sortie 1970

Il y a peu d’albums dans l’histoire du rock qui donnent aussi directement accès à une psyché en train de se fragmenter. The Madcap Laughs, premier album solo de Syd Barrett sorti en janvier 1970, est un document unique , pas d’abord parce qu’il est beau, même s’il l’est, mais parce qu’il est vrai d’une façon qui dépasse la technique ou l’intention artistique. C’est l’enregistrement d’un homme qui glisse, et qui glisse magnifiquement.

Roger Keith Barrett , Syd pour tout le monde , est le fondateur de Pink Floyd. Sa vision psychédélique des premières années du groupe, son génie mélodique, son humour absurde et ses images surréalistes avaient fait de Floyd un groupe unique. Et puis, entre 1967 et 1968, quelque chose s’est cassé. La psychose , liée au LSD, à une vulnérabilité préexistante, à la pression de la célébrité, à des facteurs qu’on ne comprend pas encore complètement , a emporté Barrett hors d’atteinte. Pink Floyd a continué sans lui.

The Madcap Laughs a été enregistré en plusieurs sessions entre 1968 et 1969, avec différents producteurs , Peter Jenner, les membres de Floyd eux-mêmes (David Gilmour et Roger Waters), Malcolm Jones. Cette succession de producteurs reflète la difficulté de travailler avec Barrett à cette période : inconstant, parfois incapable de jouer deux fois la même chanson de la même façon, présent physiquement mais souvent absent mentalement.

« Octopus » est le morceau le plus immédiatement saisissant , un riff de guitare acoustique en picking rapide, une voix qui chante des images surréalistes avec la désinvolture d’un enfant qui dit des choses importantes sans avoir l’air de comprendre leur gravité. C’est la marque de Barrett : cette innocence apparente qui dissimule (ou révèle?) quelque chose de profondément troublé.

« No Good Trying » et « Love You » sont des chansons pop d’une mélodie exquise qui auraient pu être des hits dans d’autres circonstances. La voix de Barrett, même dans ses moments les moins stables, garde une qualité tonale unique , un timbre qui appartient à lui seul, légèrement nasal, légèrement enfantin, d’une expressivité qui n’a pas besoin d’effets pour toucher.

« Dark Globe » est peut-être la chanson la plus bouleversante de l’album. Barrett seul avec sa guitare, chantant un texte de douleur et de désorientation qui semble venir directement de son intérieur brisé. La guitare se perd parfois, le tempo flotte, la voix s’approche du parler plus que du chanter , et pourtant, ou peut-être à cause de tout cela, la chanson est d’une beauté déchirante qui ne ressemble à rien d’autre.

Gilmour et Waters, qui superviseront les dernières sessions, ont témoigné de la difficulté de ces journées de studio. Barrett pouvait jouer une chanson parfaitement, puis être incapable de la reproduire. Il pouvait chanter des paroles différentes à chaque prise. Il pouvait s’arrêter au milieu d’un morceau et regarder dans le vide. Les décisions de production de garder des prises imparfaites, d’inclure des débuts de chanson abandonnés, de laisser entendre le travail plutôt que de le dissimuler, sont le choix artistique le plus courageux de l’album.

Sur X : @sydbarrett

Barrett vivra reclus à Cambridge de 1972 jusqu’à sa mort en 2006, refusant toutes les demandes d’interview, revenant à sa passion d’enfant pour la peinture, vivant avec sa mère puis seul dans la maison familiale. Les occasions où des journalistes ou des fans réussiront à l’apercevoir et à lui parler , des rencontres brèves, déconcertantes, dont ils feront des articles pathétiques dans la presse rock , montreront un homme qui semblait en paix, à sa façon propre, dans un monde que la célébrité et la gloire n’avaient jamais vraiment atteint.

The Madcap Laughs est l’album le plus difficile du rock à écouter sans être ému , non pas par la beauté de la production ou la perfection de l’exécution, mais par la présence humaine qu’il contient. Barrett est là, dans ces sillons, fragile et magnifique. Et quelque chose dans cet enregistrement imparfait dit plus sur la condition humaine que beaucoup d’albums infiniment mieux produits.

La musique de Barrett sur cet album est reconnaissable entre toutes , ses patterns de guitare en picking, ses structures harmoniques qui refusent les résolutions conventionnelles, ses mélodies qui semblent venir d’une logique différente de celle de la composition pop ordinaire. Cette originalité n’est pas de la bizarrerie calculée mais de l’expression authentique d’une façon d’entendre la musique qui était propre à lui seul. Le cerveau de Syd Barrett entendait le monde différemment et sa guitare le retranscrivait fidèlement.

La relation de Floyd avec Barrett après sa dissolution était complexe. Ils lui rendaient visite occasionnellement à Cambridge. Roger Waters a dit dans des interviews que ces visites étaient pénibles , non pas parce que Barrett était hostile, mais parce qu’il semblait ne pas reconnaître ses anciens compagnons. La distance entre l’homme qui avait créé « Arnold Layne » et « See Emily Play » et l’homme qui peignait et jardinait en solitaire à Cambridge était incalculable.

La tradition surréaliste britannique , Lewis Carroll, Edward Lear, les nonsense poems victoriens , que Barrett incorporait dans ses textes est une tradition distincte du surréalisme français ou du dadaïsme. Le surréalisme britannique est plus doux, plus enfantin, moins intéressé par le choc que par l’émerveillement. Barrett en était l’héritier naturel , ses textes combinaient l’absurde et le touchant avec une légèreté qui n’était jamais cruelle. Cette légèreté dans la folie est peut-être ce qu’il y a de plus Barrett dans toute son oeuvre.

— Discographie —

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The Madcap Laughs