Sortie 1969
Artiste The DOORS

On a souvent dit que les Doors ont signé leur arrêt de mort musical avec The Soft Parade. Cette vision est à la fois partiellement juste et profondément injuste. Partiellement juste parce que cet album de 1969 représente effectivement un changement de cap radical pour le groupe , des cordes, des cuivres, des arrangements pompeux, un son qui ressemble parfois davantage à de la pop produite que au blues psychédélique des débuts. Profondément injuste parce que « Touch Me » et « Tell All the People » sont de grandes chansons, et que Jim Morrison livre sur ce disque quelques-unes de ses performances les plus cinglantes.

Les circonstances de l’enregistrement expliquent en partie l’album. Morrison est dans une période de crise existentielle profonde , il boit massivement, il fuit ses responsabilités de rockstar, il veut être poète plus que chanteur, il est épuisé par des années de tournées surhumaines. Le groupe, Manzarek, Densmore et Krieger, doit faire des choix musicaux sans lui la moitié du temps, remplir l’espace laissé vide par un leader absent ou inapte. D’où les arrangements orchestraux , une façon d’habiller la musique quand le chanteur n’est pas là pour le faire.

« Tell All the People », écrite par Robby Krieger, est la première chanson des Doors officiellement créditée à un membre autre que Morrison. C’est un signal : le groupe commence à exister sans son visage. « Touch Me », également de Krieger, deviendra leur plus grand hit depuis « Light My Fire » , une ironie complète, puisque c’est leur chanson la moins dark, la moins menaçante, la plus accommodante. Le marché récompense immédiatement la concession.

Mais il faut parler de « The Soft Parade » elle-même, la pièce centrale de l’album. Huit minutes de rock-poème en quatre mouvements, c’est Morrison qui retrouve sa voix de chamane, son talent de conteur d’images hallucinatoires. « When all else fails / We can whip the horses’ eyes / And make them sleep / And cry » , du Morrison pur, des images qui surgissent sans logique apparente mais portent une charge sensorielle et émotionnelle qui dépasse de loin la chanson rock conventionnelle.

Ray Manzarek est comme toujours la colonne vertébrale harmonique du groupe. Son orgue Hammond et ses basses de main gauche créent la tension entre l’orchestral et l’électrique qui caractérise cet album. Sur « Shaman’s Blues », il joue avec une urgence funeste qui contraste avec les arrangements luxuriants de Paul Harris et de Shorty Rogers. La contradiction est musicalement fertile.

John Densmore à la batterie navigue avec grâce entre les deux univers de l’album , tantôt jazzy et délicat, tantôt rock et frontal. « Wishful Sinful » lui offre l’occasion d’une retenue presque chambriste, en total contraste avec les constructions épiques du titre éponyme. Sa maîtrise des nuances est sous-estimée dans les histoires du groupe qui préfèrent parler des excès de Morrison.

Morrison lui-même, sur cet album, est paradoxalement plus intéressant dans ses faiblesses que dans ses forces. On l’entend chercher, essayer, hésiter. « Wild Child » est presque tendre, comme si la bête s’était un instant assagie. « Easy Ride » a quelque chose de mélancolique et d’apaisé qu’on n’entend nulle part ailleurs dans la discographie des Doors.

Sur X : @thedoors

La critique sera sévère à la sortie. Trop commercial, trop lisse, trop facile. Les fans de la première heure se sentent trahis par les cordes et les cuivres. Morrison lui-même, dans des interviews de l’époque, minimise l’album et parle de son prochain projet solo , des disques de poésie, des films. Il ne les finira jamais.

Morrison mourra le 3 juillet 1971 à Paris, dans sa baignoire, à 27 ans. The Soft Parade est l’avant-dernier chapitre de son histoire , le moment où le génie commence à se dissoudre dans l’excès, où le chamane perd ses pouvoirs mais cherche encore, à tâtons, dans le luxe orchestral d’un album trop bien habillé, quelque chose de vrai. Ce n’est pas le Doors le plus essentiel. Mais c’est peut-être le plus humain.

Il faut aussi mentionner « Running Blue », titre de Robby Krieger qui est peut-être la chose la plus ouvertement blues que les Doors aient jamais enregistrée , une slide guitar country-blues dans un groupe de psychédélisme californien, et pourtant ça fonctionne. Krieger est un guitariste caméléon, capable de tout jouer sans jamais sembler incongruent. Sa discrétion naturelle est peut-être la raison pour laquelle son rôle dans les Doors a longtemps été sous-estimé.

Le contexte de publication est aussi important. « Touch Me » sort en single en décembre 1968 et atteint le top 3 américain , le plus grand succès commercial du groupe depuis « Light My Fire ». Cette réussite inattendue dans un registre plus pop crée une pression sur l’album entier. Columbia veut du commercial. Morrison veut de la poésie. L’album navigue entre ces deux exigences avec plus d’élégance qu’on ne le reconnaît généralement.

Relire The Soft Parade comme le premier album de l’après-Morrison , avant même que Morrison ne soit mort , est peut-être la façon la plus juste de l’entendre. C’est le moment où Manzarek, Krieger et Densmore prouvent qu’ils peuvent porter le groupe, que les Doors ne sont pas qu’un chanteur charismatique devant trois musiciens interchangeables. Ils ne seront jamais tout à fait la même chose sans Morrison. Mais ils sont quelque chose, et cet album le montre.

La note des passionnés

4,0 /5

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The Soft Parade