Sortie 1967
Artiste The DOORS

The Doors : l’album éponyme de 1967, quand Los Angeles a inventé sa propre nuit

Le 4 janvier 1967, Elektra Records lâche dans le monde un disque qui va littéralement fracasser le paysage musical américain. Pas de manière explosive et immédiate comme le Are You Experienced de Hendrix qui arrivera quelques mois plus tard. Non. D’une manière plus lente, plus insidieuse, plus dangereuse. The Doors, le premier album des Doors, s’insinue dans les consciences comme la drogue dont parlent certaines de ses chansons : progressivement, irrésistiblement, définitivement.

Revenons en arrière. Los Angeles, 1965. Jim Morrison, étudiant en cinéma à l’UCLA, rencontre Ray Manzarek sur la plage de Venice Beach. Les deux hommes se connaissent de l’université, mais c’est cette rencontre sur le sable chaud que Morrison racontera comme fondatrice. Il récite à Manzarek les paroles de ce qui deviendra Moonlight Drive. Le claviériste, immédiatement saisi, lui dit : Formons un groupe. Quelques semaines plus tard, le guitariste Robby Krieger et le batteur John Densmore complètent la formation. Le nom vient de William Blake via Aldous Huxley : If the doors of perception were cleansed, everything would appear to man as it is: Infinite. Huxley avait repris Blake pour titrer son essai sur la mescaline. Morrison avait repris Huxley pour nommer son groupe. La chaîne des influences était aussi claire que vertigineuse.

Deux ans à jouer dans les clubs pour un premier album d’éternité

Ce que peu de gens savent sur ce premier album, c’est à quel point il était prêt avant d’être enregistré. Les Doors avaient joué pendant près de deux ans dans les clubs de Los Angeles, en résidence au Whisky a Go Go notamment, rodant leur set jusqu’à l’obsession. Chaque chanson de cet album avait été jouée des centaines de fois devant des publics de plus en plus conquis. Quand ils entrent enfin en studio avec le producteur Paul Rothchild, ce n’est pas pour chercher leur son. Ils l’ont déjà trouvé. Ils sont là pour le capturer.

Paul Rothchild est un génie méconnu de cette histoire. C’est lui qui a immédiatement compris que les Doors ne devaient pas être produits comme un groupe de rock ordinaire. Pas de basse : Manzarek jouerait les lignes de basse avec sa main gauche sur l’orgue, pendant que sa main droite dessinerait les harmonies. Décision radicale, son unique au monde, qui donnera à tous les albums des Doors cette couleur particulière, à la fois baroque et résolument moderne.

Break on Through : une entrée en matière comme une gifle

Le disque s’ouvre sur Break on Through (To the Other Side), et cette entrée en matière reste l’une des plus parfaites de l’histoire du rock. Ce riff de Krieger, cette rythmique bossa nova détournée de Densmore, cet orgue de Manzarek qui pulse comme un cœur sous amphétamines, et cette voix. Cette voix. Jim Morrison arrive dans vos oreilles comme si vous l’aviez attendu toute votre vie sans le savoir. Grave, sensuelle, légèrement menaçante, portant en elle toute la démesure de la littérature américaine, de Whitman à Kerouac en passant par Rimbaud qu’il lisait en traduction.

La chanson avait été censurée sur la version single. Le mot high dans she gets high avait été remplacé par high chanté différemment, ou simplement coupé selon les versions. L’Amérique de 1967 était encore assez naïve pour croire qu’en censurant un mot, on pouvait empêcher une idée de circuler. Morrison, lui, ne croyait pas à la naïveté.

« Je suis intéressé par la rébellion, le chaos, le désordre, l’activité qui semble n’avoir aucun but. C’est ce qui me fascine, pas la politique. » Jim Morrison

Light My Fire : le hit accidentel qui a failli les détruire

Robby Krieger a écrit Light My Fire parce que Morrison lui avait demandé d’écrire quelque chose sur les quatre éléments. Krieger a choisi le feu. Ce qu’il a produit est l’une des chansons les plus jouées de l’histoire de la radio américaine, un standard absolu, une chanson que tout le monde connaît même ceux qui ne savent pas qu’ils la connaissent. Mais ce qui fait la grandeur de la version album, c’est que cette chanson de sept minutes refuse absolument d’être un single. Elle prend son temps, elle s’étire, elle laisse Manzarek et Krieger improviser pendant plusieurs minutes dans une montée de tension qui est presque insoutenable avant que Morrison ne revienne pour la conclusion.

Ed Sullivan avait invité les Doors à jouer Light My Fire dans son émission, à condition de remplacer le vers girl we couldn’t get much higher. Le groupe avait accepté… et Morrison avait chanté le vers original en direct. Conséquence : ils ne furent jamais réinvités. Morrison avait souri. C’était exactement ce qu’il voulait.

The End : onze minutes vers l’abîme

Rien ne prépare vraiment à The End. Cette conclusion de l’album, ses onze minutes de voyage dans les profondeurs de la psyché américaine, cette déclamation oedipienne que Morrison avait développée au fil des concerts jusqu’à ce qu’elle devienne quelque chose de proprement hallucinatoire : voilà l’acte de naissance du rock comme forme d’art total. Francis Ford Coppola l’utilisera onze ans plus tard pour ouvrir Apocalypse Now, et ce choix n’était pas arbitraire. The End parle de la fin de quelque chose, de la fin de l’innocence américaine peut-être, de la fin de la certitude que les choses peuvent aller bien.

Le récit oedipien au centre de la chanson, Mother, I want to… suivi de ce que la bienséance n’oserait pas retranscrire, avait provoqué le renvoi immédiat du groupe du Whisky a Go Go lors de sa première exécution live. Le gérant du club avait coupé le son depuis la régie. Morrison avait continué à chanter a cappella. C’est peut-être la scène fondatrice de tout ce que le rock punk inventera dix ans plus tard sans le savoir.

The Doors premier album 1967 pochette

Ce premier album des Doors n’a pas vieilli d’une seconde. Il est là, massif et élégant, baroque et brutal, comme un monument érigé à la gloire de ce que la musique peut faire quand elle décide de ne pas avoir peur. Cinquante-sept ans plus tard, quand vous mettez ce disque sur une platine, dans l’obscurité d’une chambre, à trois heures du matin, vous comprenez pourquoi certaines musiques ne meurent jamais. Elles ne peuvent pas mourir. Elles ont été faites pour l’éternité.

La note des passionnés

4,0 /5

Pas encore noté

Donnez votre note

Continuer l'exploration

L'anthologie continue

The Doors