Strange Days
par The DOORS
Strange Days : les Doors et le miroir brisé de l’Amérique
Six mois. C’est le temps qui sépare le premier album des Doors de Strange Days, leur second opus sorti en septembre 1967. Six mois dans le temps humain ordinaire. Une éternité dans le temps de la contre-culture américaine de 1967, une année qui aura brûlé en accéléré comme nulle autre dans l’histoire du rock. Entre janvier et septembre 1967, il y a le Summer of Love, il y a Monterey Pop, il y a l’explosion psychédélique, il y a les manifestations anti-Vietnam qui s’intensifient, il y a une Amérique qui se fracture selon des lignes de failles que personne n’avait vraiment vues venir.
Les Doors arrivent dans ce chaos avec un album qui n’a absolument pas l’intention de consoler qui que ce soit. Là où le premier album était une déclaration de principes, Strange Days est un diagnostic. Et ce diagnostic est sombre. Résolument, délibérément, poétiquement sombre.
La pochette qui ne montre pas le groupe
Commençons par un détail qui n’en est pas un : la pochette. Contrairement à l’immense majorité des albums de cette époque, la couverture de Strange Days ne montre pas les Doors. On y voit des artistes de cirque, des acrobates, des personnages de foire dans une ruelle de New York. Les Doors eux-mêmes apparaissent en minuscule dans le fond, presque invisibles. Décision de Morrison, qui refusait l’idolatrie visuelle, qui voulait que la musique parle avant les visages. Je ne veux pas que les gens m’adorent, je veux qu’ils pensent, avait-il dit à l’époque. L’ironie de l’histoire, c’est qu’il est devenu l’icône visuelle la plus reproduite de toute la décennie.
« Les jours étranges nous ont trouvés. Nous n’avons pas cherché les jours étranges. Ils sont venus à nous comme viennent toutes les vérités : sans crier gare. » Jim Morrison, notes de liner non publiées, 1967
People Are Strange : la chanson que tout le monde chante sans l’avoir comprise
People Are Strange est peut-être la chanson des Doors la plus connue après Light My Fire, et certainement la plus mal comprise. Elle passe pour une joyeuse mélodie légèrement folk, avec son tempo de valse hésitante et ses harmonies presque naïves. Mais écoutez les paroles. Écoutez vraiment. People are strange when you’re a stranger, faces look ugly when you’re alone. C’est une chanson sur l’aliénation absolue, sur ce sentiment que connaît quiconque a un jour été vraiment seul dans une ville étrangère : le monde devient hostile, les visages se ferment, les rues semblent conspirer contre vous.
Morrison l’avait écrite après une période de dépression sévère. Il avait gravi une colline au-dessus de Los Angeles, il avait regardé la ville s’étendre sous lui comme un organisme indifférent et gigantesque, et il avait eu cette révélation : l’aliénation n’est pas un état exceptionnel. C’est la condition normale de l’homme moderne dans la métropole. Robby Krieger, qui l’avait rejoint ce jour-là sur la colline, se souviendra que Morrison avait fredonnné la mélodie de retour dans la voiture, comme si elle avait toujours existé.
Moonlight Drive : la chanson des origines enfin enregistrée
C’est sur Strange Days qu’apparaît enfin la version studio de Moonlight Drive, cette chanson que Morrison avait récitée à Manzarek sur la plage de Venice Beach deux ans plus tôt, la chanson qui avait fondé le groupe. Le fait qu’elle n’ait pas figuré sur le premier album est un mystère que la légende n’a jamais vraiment élucidé. Certains disent que la version enregistrée lors des sessions du premier album ne leur convenait pas. D’autres que Morrison voulait lui laisser le temps de mûrir encore.
La version qui figure ici est hypnotique, aquatique, traversée de claviers qui évoquent vraiment les mouvements de la mer. Let’s swim to the moon, let’s climb through the tide. Il y a dans cette chanson toute la séduction particulière de la côte Ouest, cet hédonisme solaire légèrement mélancolique que Los Angeles avait distillé dans sa culture depuis des décennies. Mais chez Morrison, même le plaisir a un goût de menace sourde.
When the Music’s Over : la réponse à Light My Fire
Si The End concluait le premier album dans une plongée oedipienne vers l’abîme, When the Music’s Over clôture Strange Days avec une question encore plus radicale. Onze minutes d’apocalypse progressive, de dub avant le dub, de rock chamanique qui culmine dans cette demande ahurissante de Morrison : We want the world and we want it now.
Cette exigence absolue, cette impatience métaphysique, cette conviction que la musique peut changer le monde dans l’instant présent : voilà ce qui rend les Doors inoubliables et irremplaçables. Ils ne demandaient pas poliment. Ils exigeaient. Avec la certitude de ceux qui savent qu’ils ont raison et que le temps presse.
La production de Strange Days est techniquement plus aventureuse que celle du premier album. Paul Rothchild et l’ingénieur Bruce Botnick avaient expérimenté avec les techniques d’enregistrement, utilisant des micros placés différemment, jouant avec les reverbs, créant des espaces sonores qui n’existaient pas vraiment dans la réalité physique mais qui semblaient plus vrais que nature. L’orgue de Manzarek sur certaines pistes semble venir de partout et de nulle part à la fois, comme si la musique cherchait à envahir l’espace physique de l’auditeur.

Cinquante-sept ans après, Strange Days sonne comme un avertissement que personne n’a écouté. Les jours étranges dont parlait Morrison sont devenus la norme. L’aliénation qu’il décrivait est devenue l’air du temps. Et sa musique continue de résonner avec une actualité terrifiante, rappelant que le rock à son meilleur n’est pas du divertissement. C’est de la prophétie.
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