Absolutely Live
par The DOORS
Il est rare qu’un groupe sorte deux albums majeurs dans la même année , encore plus rare que ces deux albums soient fondamentalement différents l’un de l’autre. Absolutely Live, album live des Doors sorti en juillet 1970, quelques mois après Morrison Hotel, est la preuve que ce groupe valait autant sur scène qu’en studio , et parfois plus.
Jim Morrison en concert était quelque chose que les enregistrements studio ne pouvaient pas pleinement capturer. La présence physique, l’imprevisibilité, la façon dont il pouvait improviser des textes entiers pendant des performances de « The End » ou « When the Music’s Over » , tout cela créait une expérience qui dépassait la musique pour entrer dans le théâtre, voire dans le rituel. Cet album live tente de capturer cette dimension, avec un succès partiel mais réel.
« When the Music’s Over » , la deuxième des grandes épopées des Doors après « The End » , est le morceau central de l’album. Dans sa version live, elle dure plus de dix-sept minutes, Morrison improvisant des textes, parlant au public, chantant, criant. C’est une performance que l’album studio de Strange Days avait immortalisée différemment , plus produite, plus contrôlée. Ici, c’est vivant et parfois excessif.
Les concerts des Doors de la fin des années soixante et du début des années soixante-dix étaient des événements imprévisibles. Morrison pouvait arriver en état avancé d’ivresse, réciter des textes improvisés pendant une heure, provoquer le public au point de créer des émeutes, ou au contraire livrer des performances d’une intensité et d’une cohérence qui stupéfiaient les témoins. Cet album capte une portion représentative de cette variété.
Manzarek, Krieger et Densmore , le trio instrumental , n’a jamais besoin de Morrison pour performer: ils jouent ensemble avec une précision et une sensibilité qui fonctionnent indépendamment du chanteur. Mais avec Morrison, quand il est là vraiment, la musique atteint des dimensions qu’ils ne peuvent pas atteindre seuls.
« Roadhouse Blues » en version live est particulièrement saisissante , la puissance du riff dans une grande salle, la voix de Morrison qui semble venir d’une caverne, le groove de la basse et de la batterie d’une massivité que le studio n’avait pas tout à fait capturée. C’est la différence fondamentale entre studio et scène : la physicalité du son dans l’espace.
Les enregistrements ont été faits lors de plusieurs concerts en 1969 et 1970 , Philadelphie, Boston, New York, Dallas. La compilation des meilleures performances donne une image cohérente d’un groupe qui avait trouvé, après des débuts parfois maladroits sur scène, une façon de performer avec autorité et constance.
Après la mort de Morrison en juillet 1971, les trois Doors survivants enregistreront deux albums sans lui , Other Voices et Full Circle , avant de dissoudre définitivement le groupe en 1973. Aucun de ces albums ne retrouvera le niveau des travaux avec Morrison. La magie du groupe était inséparable de la présence volatile et dangereuse de son chanteur.
Absolutely Live est le témoignage final de ce que les Doors étaient en concert , et dans ce témoignage, on entend à la fois la grandeur réelle du groupe et les germes de sa dissolution. C’est la beauté particulière des albums live : ils capturent le groupe dans le temps, irréversiblement, sans possibilité de retouche ni de construction narrative rétrospective.
La décision de sortir Absolutely Live si peu de temps après Morrison Hotel reflète la conscience croissante du groupe que Morrison était en état de déclin. Immortaliser ses performances sur disque devenait une forme de préservation , capturer ce qui existait avant qu’il ne soit trop tard. Cette intuition s’avèrera tragiquement juste moins d’un an plus tard.
« The Celebration of the Lizard » , la pièce théâtrale que Morrison avait composée et qui prenait environ vingt minutes en concert , apparaît ici dans une version partielle. Ce morceau, trop ambitieux pour les contraintes du format album en studio, s’épanouissait pleinement dans le contexte live où l’improvisation et l’interaction avec le public permettaient à Morrison de laisser la performance évoluer organiquement.
La réaction du public sur cet album , les applaudissements, les cris, la communion générale , est aussi une partie du document. Les concerts des Doors à la fin des années soixante créaient une atmosphère de rituel collectif que peu de groupes de l’époque pouvaient reproduire. Morrison, qui avait étudié les théories du théâtre de masse et de la performance rituelle, cherchait délibérément à créer cette dimension transcendante dans ses concerts.
Après la mort de Morrison, les Doors essaieront de continuer , avec Manzarek au chant, avec des chanteurs invités, avec une utilisation des enregistrements de Morrison. Aucune de ces tentatives ne convaincra. Absolutely Live reste donc un document de ce qu’ils étaient dans leur configuration originale , et un argument définitif que certains groupes appartiennent à un moment et à une configuration précis, et ne peuvent pas survivre leur dissolution.
« Break On Through » en version live révèle une dimension de la chanson que l’enregistrement studio de 1967 n’avait pas complètement capturée , la brutalité rythmique, la façon dont Densmore frappe la caisse claire avec une précision de marteau, la pulsion électrique que Krieger et Manzarek maintiennent sous la voix de Morrison. C’est du rock primaire dans son acception la plus précise.
Quelque chose de fondamental se dégage de cet album live : les Doors étaient un vrai groupe de scène, pas seulement des artistes de studio. Morrison n’était pas une construction de producteur , sa présence physique, sa voix, son autorité sur le public étaient réels et immédiats. Cet album est la preuve que ce qui s’entend sur les disques n’était pas une illusion sonore mais la documentation d’une réalité musicale vivante.
La facon dont les Doors abordaient leurs concerts de cette periode tarde 1969-1970 etait differente de celle qu’ils avaient au debut de leur carriere. L’innocence initiale avait ete remplacee par quelque chose de plus sombre et de plus conscient de ses propres limites. Morrison savait qu’il etait regarde comme une figure mythologique, et cette conscience l’encombrait autant qu’elle le liberait parfois. Les meilleures performances live de cette periode etaient celles ou il reussissait a oublier cette pression et a simplement etre present dans la musique.
L’importance d’Absolutely Live dans la discographie des Doors reside en partie dans ce qu’il preserve : des arrangements live qui divergeaient considerablement des versions studio, des solos improvises qui n’existaient pas sur les albums, des textes modifies ou amplifies pour la scene. C’est le document d’un groupe qui continuait a evoluer et a explorer meme dans les conditions les plus difficiles de sa vie institutionnelle.
Robby Krieger a la guitare etait souvent sous-estime dans les discussions sur les Doors, eclipsé par la presence scenique de Morrison et par les claviers de Manzarek. Pourtant son jeu etait d’une originalite remarquable : un guitariste autodidacte qui avait developpe un style fondamentalement personnel, influence par le flamenco, le blues et la musique indienne, qui ne ressemblait a aucun autre guitariste de rock de l’epoque. Sur les versions live d’Absolutely Live, on entend sa guitare avec une clarte que les productions studio n’offraient pas toujours.
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