Electric Ladyland, Jimi Hendrix (1968) : Le double album qui a ouvert les portes de la perception

Octobre 1968. Dans les bacs des disquaires américains apparaît un objet à deux disques, une première pour la Jimi Hendrix Experience, un double album qui n’aurait jamais dû tenir en quatre faces de vinyle tant il déborde d’idées, d’ambitions, de génie brut et d’expérimentation sonique. Electric Ladyland est le troisième et dernier album studio de la Jimi Hendrix Experience, le seul dont la production soit entièrement créditée à Jimi lui-même, et l’un des sommets absolus de toute l’histoire du rock. Soixante ans après sa sortie, il continue de brûler comme un soleil noir.

Pochette US de l'album Electric Ladyland de Jimi Hendrix Experience (1968)

Le chaos créateur : sessions de nuit au Record Plant

L’histoire de l’enregistrement d’Electric Ladyland est une légende en elle-même. Les sessions commencèrent en juillet 1967 à Londres, dans les studios Olympic et Mayfair, avant de migrer vers New York et les studios du Record Plant, dont les locaux deviendront le quartier général de Hendrix pendant toute l’année 1968. Le producteur Chas Chandler, qui avait découvert Jimi à Greenwich Village deux ans plus tôt et l’avait propulsé vers la gloire mondiale, abandonna le projet à mi-parcours, exaspéré par l’atmosphère de plus en plus festive et incontrôlable des sessions.

Car le Record Plant était devenu un lieu de pèlerinage pour tous les musiciens de New York. Noel Redding et Mitch Mitchell étaient là, bien sûr, mais aussi Steve Winwood, qui joue de l’orgue sur le monumental « Voodoo Chile », Jefferson Airplane, Al Kooper, et une constellation de visiteurs de passage dont certains se retrouvaient parfois avec une guitare en main sans savoir vraiment comment ils en étaient arrivés là. Hendrix aimait ces nuits d’après-concert qu’il prolongeait dans les studios, enregistrant des versions de chansons qui prenaient et reprenaient jusqu’à ce que la magie opère, ou que l’aube grise du New York hivernale l’oblige à rentrer.

« Gypsy Eyes » demanda près de cinquante prises avant que Hendrix ne soit satisfait. Sa perfection obsessionnelle, son incapacité à fermer le gap entre ce qu’il entendait dans sa tête et ce que les micros capturaient, sont au coeur de la genèse de cet album. Il plaça délibérément la pièce expérimentale « And the Gods Made Love », une peinture sonore des cieux de quatre-vingt-dix secondes, en ouverture de l’album, déclarant : « Vous serez vraiment déçus quand vous entendrez notre premier titre, parce qu’il commence par une peinture sonore des cieux de quatre-vingt-dix secondes. Nous savions que ce serait le morceau que tout le monde critiquerait, alors je l’ai mis en premier pour en finir. »

Le disque contient « All Along the Watchtower » de Bob Dylan, reprise qui deviendra le plus grand succès commercial de l’Experience, atteignant le top 20 américain. Dylan lui-même déclarera que Hendrix avait transformé sa chanson en quelque chose qu’il ne reconnaissait plus comme la sienne, et qu’il n’arriverait plus jamais à la chanter sans penser à la version de Jimi. Il y a aussi « Crosstown Traffic » avec sa frénésie comique et ses harmonies de bonne humeur, et surtout le monument « 1983 (A Merman I Should Turn to Be) », quatorze minutes de science-fiction aquatique qui constitue peut-être le moment le plus ambitieux de toute la discographie Hendrix.

La controverse autour de la pochette mérite d’être mentionnée. Hendrix avait lui-même soumis une photographie de l’Experience entourée d’enfants devant la statue d’Alice au Pays des Merveilles dans Central Park. Mais Track Records en Europe décida d’habiller la couverture avec dix-neuf femmes nues, une décision qui mit Jimi dans une rage noire et qui conduisit plusieurs chaînes de distribution britanniques à refuser de vendre l’album. La version américaine, plus sobre, resta fidèle aux souhaits du musicien.

« Je voulais que cet album soit une oeuvre totale, pas juste une collection de chansons. Je voulais que l’auditeur voyage, qu’il soit transporté quelque part où il n’était jamais allé. » Jimi Hendrix, à propos d’Electric Ladyland, 1968

Le fait que « Voodoo Child (Slight Return) », la conclusion électrique et bouleversante de l’album, soit devenu l’hymne posthume de Hendrix dit beaucoup sur la manière dont ce disque a fini par définir son créateur. Enregistré en une seule session live improvisée avec le groupe de base, ce morceau est la quintessence de ce qu’Hendrix pouvait faire quand il oubliait de se contrôler et laissait simplement sa guitare parler à sa place. Soixante ans après, on l’entend toujours dans les films, les publicités, les stades, comme si la musique avait trouvé un moyen de résister à l’usure du temps.

Electric Ladyland atteignit la première place des classements américains et britanniques, et fut certifié multi-platine aux États-Unis. Sa place dans l’histoire du rock est incontestable : il est régulièrement cité parmi les dix meilleurs albums de tous les temps dans les classements de Rolling Stone et de ses équivalents à travers le monde. Plus important encore, il représente l’accomplissement ultime d’un génie qui brûlait trop vite et trop fort. Hendrix disparaîtra en septembre 1970, mais il aura eu le temps de prouver que la guitare électrique n’avait pas de limites, que le rock n’avait pas de plafond, et que l’imagination humaine, quand elle est vraiment libre, peut produire quelque chose d’éternel.

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