La surprise de Led Zeppelin III , sorti en octobre 1970 , est totale pour les fans qui attendaient la suite logique des deux premiers albums, avec leurs explosions électriques et leurs riffs monumentaux. Ce qu’ils trouvent à la place est un album dominé par les guitares acoustiques, les influences celtiques et folk, les arrangements délicats. Robert Plant qui y chante « Tangerine » ou « Gallows Pole » n’est plus le hurleur de « Whole Lotta Love » , c’est un chanteur folk d’une délicatesse et d’une sensibilité qu’on ne lui connaissait pas.
La genèse de l’album est liée au séjour de Page et Plant dans une vieille ferme galloise , Bron-Y-Aur, sans électricité, en pleine nature , où ils composèrent avec des guitares acoustiques loin des stades et des studios. Cette retraite rurale produisit un virage folk dans la musique du groupe qui était peut-être inévitable , Led Zeppelin avait toujours eu des racines folk et blues acoustiques sous sa puissance électrique.
Jimmy Page est un guitariste folk acoustique d’une qualité exceptionnelle , sa technique de fingerpicking, son utilisation des accordages ouverts, ses arrangements de guitare acoustique complexes montrent un musicien aussi à l’aise en acoustique qu’en électrique. « Bron-Y-Aur Stomp » et « Gallows Pole » révèlent cette dimension de son talent que ses performances live spectaculaires avec le violon archet et les feux d’artifice obscurcissaient.
« Immigrant Song » , le seul single extrait de l’album et son ouverture électrique , est l’exception qui prouve la règle. Son riff pentatonique d’une puissance évocatrice (les Vikings, les longships, le cri de guerre nordique), la voix de Plant qui monte dans les aigus avec une urgence quasi physique , c’est du Led Zeppelin dans sa version la plus immédiatement reconnaissable, en contraste total avec l’intimité folk de l’essentiel de l’album.
John Paul Jones , bassiste, claviériste, arrangeur , est le musicien le plus polyvalent et le plus discret de Led Zeppelin. Sur cet album, ses arrangements de mandoline et ses lignes de basse acoustique sur les morceaux folk montrent un musicien capable de s’adapter à n’importe quel contexte musical sans perdre sa musicalité.
John Bonham à la batterie est l’un des plus grands batteurs de l’histoire du rock , son style caractéristique, qui combine une frappe d’une puissance physique extraordinaire avec un swing jazz subtil, donne à la musique de Led Zeppelin un groove unique. Sur les morceaux plus doux de cet album, il joue avec une retenue surprenante qui montre sa sensibilité musicale au-delà de la seule puissance.
La réception critique de l’album fut mitigée à sa sortie , beaucoup de journalistes, habitués aux performances électriques du groupe, étaient déstabilisés par ce virage folk. La réception publique fut plus chaleureuse, l’album atteignant la première place des charts des deux côtés de l’Atlantique. Cette divergence entre critique et public était récurrente pour Led Zeppelin, qui n’avait jamais beaucoup soigné ses relations avec la presse.
Les racines folk britanniques et celtiques que Led Zeppelin exploraient sur cet album , la ballade écossaise « Gallows Pole », les références à la mythologie nordique d' »Immigrant Song », le fingerpicking dans la tradition d’Bert Jansch et John Renbourn , montrent un groupe ancré dans l’histoire musicale britannique avec une profondeur que leur image de hard rock pouvait dissimuler.
Led Zeppelin III reste l’album le plus surprenant de leur discographie , le moment où le groupe prouvait qu’il était bien plus qu’une machine à riffs électriques. Cette surprise est aussi un argument durable contre les définitions trop étroites des genres : Led Zeppelin était un groupe de rock, mais un groupe de rock dont les racines acoustiques et folk étaient aussi profondes que leurs racines blues électriques.
La création d’Atlantic Records avait été la boîte qui permettait au duo Page-Plant d’explorer leurs instincts les plus acoustiques sans pression commerciale. Led Zeppelin III confirme que ce partenariat fonctionnait dans les deux sens , le label laissait le groupe faire exactement ce qu’il voulait, sachant que le résultat trouverait son public.
La controverse qui entoure cet album à sa sortie , certains fans qui voulaient Led Zeppelin II en version plus lourde, des journalistes qui parlaient de trahison artistique , montre comment les succès peuvent créer des attentes qui limitent la liberté créative. Led Zeppelin a toujours refusé de se laisser enfermer dans les attentes de son public, et cette attitude , parfois incomprise au moment de la sortie , est ce qui donne à leur discographie sa richesse et sa variété.
« Tangerine » est peut-être la chanson la plus belle de l’album , une méditation acoustique d’une douceur et d’une nostalgie qui anticipe certaines des grandes ballades du groupe dans les années suivantes. Page y démontre sa maîtrise de la guitare acoustique avec une économie et une grâce qui contrastent avec ses performances électriques spectaculaires.
La reprise de « Gallows Pole » sur cet album montre Led Zeppelin se positionnant dans la grande tradition du folk anglais , des ballades de pendaison, des chants de travailleurs, des complaintes rurales qui remontaient à plusieurs siècles. Cette connexion avec une tradition musicale bien plus ancienne que le rock and roll donnait à leur musique une profondeur historique que peu de leurs contemporains recherchaient.
La réédition deluxe de Led Zeppelin III en 2014 , avec les sessions de Bron-Y-Aur en bonus , a révélé des compositions acoustiques qui n’avaient jamais été publiées et qui montrent Page et Plant en mode de création totale, explorant des directions musicales que l’album final n’a qu’effleurées. Ces sessions bonus sont un document fascinant sur le processus créatif du groupe.
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