Sortie 1972

Il existe une poignée d’albums live qui transcendent le simple document de concert pour devenir des objets musicaux autonomes, des enregistrements qui disent quelque chose sur ce qu’est la musique en performance que les albums studio ne peuvent pas toujours atteindre. Made in Japan est l’un de ces albums. Enregistré en août 1972 a l’Auditorium Municipal d’Osaka et au Budokan de Tokyo, il capture Deep Purple dans une forme qui n’a pas d’équivalent dans leur discographie studio.

Le Japon de 1972 accueille les groupes de rock britanniques avec une ferveur que ces derniers n’ont pas toujours vue en Europe ou en Amérique. L’audience japonaise est attentive, passionnée, techniquement informée. Elle a étudié les disques, elle connaît les solos par coeur, elle est venue pour voir si les musiciens peuvent reproduire en concert ce qu’elle a entendu en studio – et idéalement, les dépasser. Deep Purple va les dépasser.

« Highway Star » en ouverture déverse immédiatement l’énergie accumulée : Blackmore attaque son solo avec une agressivité qui fait monter la salle d’un cran, Lord répond avec son orgue Hammond qui ressemble a une tempête en boite, Gillan hurle au-dessus de tout ça avec la précision d’un instrument de mesure. Et c’est six minutes de plus que la version studio.

C’est là le secret de Made in Japan : les chansons s’étendent, se développent, les solos durent le temps qu’il faut plutôt que le temps qu’autorise un single ou un format album. « Space Truckin' » atteint dix-neuf minutes dans la version complète – une durée qui, dans les mains de musiciens moins exceptionnels, serait une torture, et qui ici est un voyage. Blackmore taille ses solos comme un sculpteur, cherchant la note juste plutot que la note rapide, construisant des arches mélodiques qui ont un début, un développement et une résolution. Lord improvise autour de lui avec la liberté d’un jazzman qui connaît ses classiques.

« Smoke on the Water » en live a ceci de particulier : le public japonais connaît la chanson aussi bien que n’importe quel public anglais ou américain, et le dialogue entre le groupe et la salle crée quelque chose de différent de l’enregistrement studio. Le riff qui ouvre la chanson reçoit une réponse physique immédiate – on entend la salle changer d’état, comme si l’électricité avait fait monter la température d’un degré.

« Child in Time » est peut-etre le moment le plus extraordinaire de l’album. La chanson studio, déja remarquable, s’étend ici sur presque vingt minutes – une suite qui commence dans un murmure et s’enflamme progressivement, avec des passages de piano solo de Jon Lord d’une beauté classique, des incursions vocales de Gillan dans des registres que peu de chanteurs de rock peuvent atteindre, et une section finale qui atteint une intensité physique presque inconfortable.

Ian Gillan et Roger Glover quitteront Deep Purple quelques semaines après ces concerts japonais, le premier pour lancer une carrière solo chaotique et productive, le second pour devenir l’un des producteurs les plus respectés du hard rock. La Mark II qui avait enregistré Machine Head et tourné au Japon n’existerait plus après l’été 1972. Made in Japan est donc aussi le document final d’une formation particulière, enregistré sans que les musiciens sachent qu’ils se disaient au revoir.

Il y a quelque chose de poignant dans cette ignorance. Les musiciens jouent comme s’ils avaient tout le temps devant eux, comme si ce niveau d’excellence était une chose ordinaire qu’ils maintiendraient indéfiniment. Made in Japan dit qu’ils avaient tort. Et c’est peut-etre pour ça qu’il reste l’un des grands albums live du rock : il capture un moment qui n’a pas su qu’il était le dernier.

Il faut aussi parler du son de Made in Japan, qui est l’un des grands défis techniques des albums live de l’époque. Roger Glover, qui s’occupait a la fois de la basse et de la production live, a supervisé la capture du son dans des conditions de concert – un exercice difficile en 1972, avant l’ère de la technologie numérique et des retouches infinies. Ce qu’on entend sur Made in Japan est authentique : les aplaudissements, les moments d’improvisation, les transitions entre les morceaux, les interactions non scriptées entre les musiciens.

La réception de l’album au Japon a eu un impact durable sur la relation entre Deep Purple et ce pays. Le groupe est revenu au Japon plusieurs fois dans les décennies suivantes, toujours accueilli avec une ferveur particulière. Cette connexion spéciale entre Deep Purple et le public japonais – qui s’est manifestée pour la première fois avec ces concerts d’août 1972 – est l’un des phénomènes les plus touchants de l’histoire des groupes de rock britanniques en Asie.

Le départ de Gillan et Glover après ces concerts a forcé une réinvention profonde du groupe. La Mark III, avec David Coverdale au chant et Glenn Hughes a la basse, avait une couleur musicale différente – plus soul, plus funk – qui reflétait les influences de ses nouveaux membres. Mais pour beaucoup de fans, Made in Japan reste le document terminal de ce que Deep Purple avait de plus grand : cinq musiciens qui s’aimaient suffisamment pour se dépasser mutuellement chaque soir.

Sur X : @DeepPurple

La note des passionnés

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Made in Japan