Black Sabbath. Birmingham, Angleterre, 1970. Quatre enfants ouvriers de la ville la plus industrielle d’Angleterre inventent quelque chose de nouveau. La musique qu’ils creent est lourde comme les forges de leur ville, dense comme le smog qui recouvre les usines, lente et puissante comme les machines que leurs peres font fonctionner douze heures par jour. « Paranoid » est leur second album et le plus important : c’est le disque qui cree le heavy metal comme categorie musicale autonome, consciente d’elle-meme et capable de durer.
Tony Iommi est le cerveau guitare du groupe. Il a perdu en 1965 les bouts de deux doigts de la main droite dans un accident d’usine le dernier jour de son apprentissage dans une fabrique de feuilles de metal. Il allait arreter la guitare quand quelqu’un lui a fait ecouter les enregistrements de Django Reinhardt, le guitariste manouche qui jouait avec deux doigts paralyses. Iommi a fabrique des protheses en plastique, a abaisse l’accordage de sa guitare pour diminuer la tension des cordes, et a developpe un style qui transforme sa blessure en signature sonore unique. Son son est immediatement reconnaissable : ces riffs graves, lents, massifs, qui semblent venir du fond de la terre.
« War Pigs » ouvre l’album avec une introduction lente ou les guitares descendent sur une progression de power chords pesants comme du beton. Ozzy Osbourne chante avec sa voix de tenor tendue, capables des aigus les plus stridents et des intonations les plus expressives. Geezer Butler a la basse joue les riffs a l’unisson d’Iommi, doublant la masse sonore dans les registres les plus graves. Bill Ward a la batterie frappe avec la lourdeur d’un forgeron et la precison d’un horloger suisse.
« Paranoid » a ete ecrit en vingt minutes pour remplir un blanc sur l’album. C’est l’un des morceaux les plus fameux de toute l’histoire du metal et il a ete compose comme un bouche-trou. Il dure deux minutes quarante-neuf secondes. Son riff est tellement simple qu’un debutant peut l’apprendre en un quart d’heure. Et pourtant cette simplicite est sa force : directe, immediate, impossible a ne pas reconnaitre. Ozzy chante le texte de Geezer Butler avec une urgence qui transforme cette histoire de desorientation en declaration d’humanite vulnerable.
« Iron Man » est l’autre monument de l’album. Un riff en mi bemol joue en temps de ternaire, une melodie de guitare qui sonne comme un robot qui marche, une construction musicale d’une efficacite absolue. Tony Iommi a dit qu’il a cherche a imiter un son mecanique lourd, un homme de fer qui avance lentement et inevitablement. Il y a reussi. « Iron Man » est l’un des riffs les plus imites et les plus references de toute la musique rock.
« Planet Caravan » est la surprise de l’album, un morceau planant et mystique d’une delicatesse inattendue. Percussions douces, voix modifiees electroniquement, guitare acoustique: le groupe montre qu’il peut aussi faire de la musique contemplative et beaute apaisante quand il le souhaite. Cette versatilite entre la lourdeur extreme et la douceur sereine est l’une des caracteristiques les plus interessantes de la discographie de Black Sabbath.
« Electric Funeral » et « Fairies Wear Boots » completent un album dont la coherence est remarquable pour un groupe aussi jeune avec si peu d’enregistrements a son actif. Chaque morceau a sa propre identite tout en participant a un univers sonore collectif reconnaissable. C’est la marque d’un son de groupe veritable, et non pas de la somme de quatre musiciens qui jouent ensemble.
Vertigo Records a sorti l’album au Royaume-Uni en septembre 1970. Les critiques ont ete divisees. Une partie de la presse musicale britannique ne savait pas quoi faire de cette musique si eloignee des conventions du rock progressif et du folk electrique qui dominaient les pages des magazines. Mais le public a vote avec ses porte-monnaie. L’album s’est vendu enormement. Les concerts etaient complets. Une legion de fans fideles s’est formee autour de cette musique nouvelle et puissante.
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