Black Sabbath
par BLACK SABBATH
Le 13 février 1970, Black Sabbath sort son premier album , enregistré en deux jours, dans un studio de Londres, avec un budget minuscule. Ce qu’ils créent en deux jours va définir un genre qui n’existait pas encore. Le heavy metal , avec ses guitares accordées en bas, ses tempos lents et lourds comme du plomb, ses textes sur le mal et l’occulte , naît de ces deux journées à Regent Sound Studio. Peu d’albums dans l’histoire du rock peuvent se targuer d’une telle influence fondatrice.
Ozzy Osbourne, Tony Iommi, Geezer Butler et Bill Ward viennent de Birmingham , une ville industrielle du Midlands britannique où le bruit des usines, la pollution, le chômage et la grisaille forment le décor du quotidien. Cette origine géographique et sociale est inscrite dans leur musique : pas la légèreté de la Californie, pas la sophistication de Londres, mais quelque chose de plus lourd, de plus menaçant, qui ressemble au bruit d’une machine qu’on ne peut pas arrêter.
Tony Iommi est au coeur de la révolution sonore de cet album. Sa technique particulière , jouer avec des doigts amputés d’un accident d’usine adolescent, compensant avec des prothèses maison , l’a contraint à accorder sa guitare plus bas pour réduire la tension des cordes. Cette nécessité physique a produit une esthétique : le son plus grave, plus lourd, plus sombre que tout ce qui avait été fait avant dans le rock.
« Black Sabbath » , le titre éponyme qui ouvre l’album , est l’un des moments les plus saisissants de toute l’histoire du rock. La pluie, le tonnerre, les cloches d’église dans l’introduction, puis ce riff de guitare , le fameux triton, l’intervalle que l’Église catholique appelait « diabolus in musica » et avait interdit dans la musique sacrée médiévale. Trois notes. Et une religion musicale est fondée.
Le triton de Tony Iommi n’est pas seulement une pose esthétique , c’est un choix harmonique qui crée une instabilité tonale, une tension qui ne se résout pas facilement, qui donne à la musique son caractère de menace permanente. Black Sabbath avait découvert par intuition quelque chose que les théoriciens de la musique savaient depuis des siècles : certains intervalles créent des émotions que d’autres ne peuvent pas créer.
Geezer Butler, le bassiste qui est aussi l’auteur de la plupart des paroles, est influencé par la littérature occulte , Aleister Crowley, Dennis Wheatley, les thèmes de la magie noire et du surnaturel. Ces influences textuelles donnent à la musique de Black Sabbath une dimension narrative et une atmosphère que la puissance sonore seule n’aurait pas suffi à créer. Les textes de « The Wizard », de « N.I.B. », de « Warning » créent un monde qui appartient à la tradition de la fantasy gothique autant qu’au rock.
Ozzy Osbourne chante avec un timbre naturellement plaintif qui convient parfaitement à ce contexte , pas la puissance vocale d’un Robert Plant, mais quelque chose de plus fragile, de plus vulnérable, qui crée un contraste saisissant avec la lourdeur instrumentale. Cette tension entre la fragilité vocale et la puissance musicale est l’une des marques distinctives du son de Black Sabbath.
L’influence de cet album sur toutes les formes de metal des décennies suivantes est absolument incalculable. Led Zeppelin avait créé le hard rock. Black Sabbath créait le metal , Doom metal, Thrash metal, Death metal, Black metal, Power metal , tous les sous-genres de ce qui va suivre s’inscrivent dans la filiation directe de ces deux journées d’enregistrement à Regent Sound Studio.
Metallica, Slayer, Iron Maiden, Judas Priest , tous citent Black Sabbath comme influence primaire. Grunge, stoner rock, doom , toutes ces formes de musique lourde des années quatre-vingt-dix et deux mille reviennent à Black Sabbath comme à leur source. Et cet album premier, dans sa brutalité et sa naïveté puissante, reste la définition la plus pure de ce que le genre peut être.
Le timing de la sortie de Black Sabbath , le vendredi 13 février 1970 , était délibéré et révélateur de la façon dont le groupe voulait se positionner. Ce n’était pas de la superstition mais du marketing : créer une image, établir une identité visuelle et narrative qui corresponde à la musique. Black Sabbath comprenait intuitivement ce que les groupes de metal des décennies suivantes apprendraient à l’école : l’image est inséparable du son.
Tony Iommi, en tant que guitariste, mérite une reconnaissance spéciale pour sa contribution technique. Sa façon de jouer malgré ses doigts amputés , avec des bouts de doigt en plastique, des cordes légères accordées en bas , a créé non seulement le son de Black Sabbath mais tout un paradigme de la guitare metal. Des générations de guitaristes metal accordent leurs guitares en baisse non par accident mais parce qu’Iommi y était contraint et que le résultat était transformateur.
L’album se vend 500 000 exemplaires aux États-Unis à sa sortie , un chiffre respectable pour un premier album d’un groupe inconnu. Le heavy metal n’était pas encore un genre nommé, et les critiques de l’époque ne savaient pas toujours comment décrire ce qu’ils entendaient. Les mots « heavy » et « doom » et « occult rock » circulent dans les critiques sans former encore un vocabulaire cohérent. Mais le public, lui, comprend immédiatement ce que Black Sabbath propose.
La tournée de promotion de cet album , des concerts dans de petites salles britanniques , a construit une base de fans loyale qui ne demanderait qu’à grandir. Black Sabbath n’était pas encore un groupe de stades en 1970, mais les gens qui les voyaient en concert comprenaient qu’ils assistaient à quelque chose de nouveau. Cette croissance organique, construite sur la scène avant le studio, est la façon dont le metal s’est développé , non par une stratégie marketing mais par la puissance brute des performances.
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