1971 Album

Master of Reality

par BLACK SABBATH

4,0
Sortie 1971

Black Sabbath. Birmingham, juillet 1971. Un an a peine apres « Paranoid », le groupe publie son troisieme album et fait un pas supplementaire dans la direction qu’il avait prise. « Master of Reality » est plus lent, plus grave, plus lourd encore que ses predecesseurs. Tony Iommi a encore abaisse l’accordage de sa guitare, cette fois en do diese, ce qui donne au son un caractere tellurique, une profondeur presque physique qui s’adresse au corps autant qu’aux oreilles. C’est l’album de la consolidation, celui qui prouve que Black Sabbath n’est pas une anomalie musicale mais une force durable.

L’accordage en do diese est la grande innovation technique de cet album. Les quatre cordes de la guitare accordees deux tons et demi plus bas que la normale produisent des sons dont la frequence fondamentale est dans un registre que peu de guitares avaient explore avant. Ces basses frequences ont un effet physique sur l’auditeur que les guitaristes accordes en standard ne peuvent pas reproduire. On sent la musique dans la poitrine, dans le ventre. C’est une experience corporelle autant qu’intellectuelle.

Geezer Butler suit l’accordage d’Iommi a la basse, ce qui amplifie encore l’effet de masse sonore. Sa ligne de basse sur « Children of the Grave » est l’une des plus puissantes et des plus melodiques de sa discographie. Butler est un bassiste qui n’a pas peur des riffs. Il joue avec les guitares, les double, les amplifie, cree avec Iommi un mur sonore qui a sa propre architecture interne.

« After Forever » est la chanson la plus inattendue de l’album, une ballade progressive avec des paroles qui evoquent la foi et la transcendance spirituelle dans une langue directe et sincere. Ozzy Osbourne la chante avec une conviction qui depasse le simple exercice de style. Le groupe, souvent decrit comme occulte ou sombre dans sa vision du monde, montre ici une autre facette : le questionnement spirituel sincere d’hommes jeunes qui cherchent un sens dans un monde difficile.

« Orchid » est un interlude guitare acoustique solo joue par Iommi. Deux minutes de picking melodique d’une delicatesse surprenante qui illustrent une fois de plus la polyvalence technique de ce guitariste que certains ont longtemps cru limites au riff electrique lourd. Iommi joue avec autant d’eloquence en acoustique et en douceur qu’en electrique et en puissance.

« Children of the Grave » est peut-etre la realisation la plus ambitieuse de l’album. Un morceau construit autour d’un riff en shuffle rapide qui tranche avec la lenteur habituelle du groupe, avec des changements de tempo dramatiques qui maintiennent l’attention pendant tout son deroulement. Bill Ward y livre une performance de batterie d’une intensite et d’une complexite qui contredisent definitivement l’idee recue selon laquelle la musique metal se reduirait a frapper fort sur les temps forts.

« Solitude » est une autre surprise majeure. Une ballade acoustique lente ou la flute et le hautbois se joignent a la guitare pour creer une atmosphere pastorale et medievale qui n’a rien a voir avec les murs de son electriques des autres morceaux. Ozzy chante dans un registre plus doux, plus vulnerable, avec une fragilite vocale touchante. C’est le visage cache de Black Sabbath, celui que les stereotypes empechent souvent de voir.

« Into the Void » conclut l’album avec un riff monolithique qui semble peser des tonnes. Iommi joue avec une economy et une precision qui transforment la repetition en meditation. La section rythmique de Ward et Butler souligne chaque temps avec une puissance qui laisse l’auditeur sonore et satisfait a la fois. C’est une bonne facon de finir un album : sur une note de completude absolue, comme si tout ce qui avait besoin d’etre dit avait ete dit.

Sur X : @BlackSabbath

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