Ils s’appelaient d’abord Roundabout. Puis ils changèrent de nom pour Deep Purple, sur la suggestion d’une grand-mère qui aimait le standard de 1933 enregistré par Nino Tempo. Un nom pour une grand-mère, une musique pour le futur. L’ironie n’a jamais manqué de style dans l’histoire du rock.
Le troisième album de Deep Purple , sobrement intitulé Deep Purple et sorti en juin 1969 , est l’album de la transition. Le dernier avec ce line-up originel avant que Ritchie Blackmore et Jon Lord ne décident de tout changer, de virer Rod Evans et Nick Simper, de faire entrer Ian Gillan et Roger Glover, et de créer le groupe qui allait conquérir le monde avec « Smoke on the Water ». Mais avant cette révolution interne, il y a cet album , et cet album est remarquable à sa façon propre.
Deep Purple Mark I, c’est Rod Evans au chant et Nick Simper à la basse. Evans a une voix de soul chanteur, chaude et précise, très différente du hurlement métallique que Gillan apportera. Simper est un bassiste solide, attaché à la mélodie. Et autour d’eux, Ritchie Blackmore à la guitare et Jon Lord aux claviers développent déjà ce dialogue électrique et classique qui fera la gloire du groupe.
L’album contient « Lalena », adaptation d’une chanson de Donovan , et c’est fascinant d’entendre Deep Purple en mode folk baroque, avec des arrangements de cordes d’une délicatesse presque précieuse. « The Painter » est une pièce pop-psychédélique qui montre le groupe capable de subtilité là où on l’attendra bientôt dans le hard rock le plus frontal. Jon Lord, élève de musique classique reconverti au Hammond avec une jubilation évidente, développe sur chaque titre un style de jeu qui n’appartient qu’à lui , entre Bach et Billy Preston.
Ce troisième album est enregistré à Los Angeles, chez Tetragrammaton Records, dans les studios Warner Bros. C’est un groupe britannique qui fait de la musique en Amérique, absorbant l’air californien tout en gardant une sensibilité résolument anglaise. « Why Didn’t Rosemary? » et « The Bird Has Flown » ont cette qualité hybride, à mi-chemin entre la pop sophistiquée de Carnaby Street et le rock électrique des clubs de Hollywood.
Ritchie Blackmore est déjà le guitariste qu’il sera , précis, classique dans ses racines, méchant dans son attaque. Sur « April », la longue composition instrumentale qui occupe une bonne partie de la deuxième face, il déploie un jeu d’une richesse harmonique surprenante, plus proche de Django Reinhardt que de Eric Clapton. Ce n’est pas encore la guitare heavy qui définira « Highway Star » ou « Black Night » , c’est quelque chose de plus nuancé, de plus curieux, de plus ouvert aux influences diverses.
Jon Lord et Blackmore composent ensemble la plupart des titres, et cette collaboration produit déjà des étincelles particulières. Les deux hommes partagent un goût pour les structures musicales complexes , pas le free jazz complexe de Miles Davis, mais la complexité de la musique baroque, les fugues et les contrepoints, appliqués à l’électricité rock.
La rupture viendra bientôt. Evans et Simper sont remerciés en 1969, remplacés par Gillan et Glover. Et Deep Purple Mark II va exploser avec Concerto for Group and Orchestra puis avec In Rock, l’un des albums fondateurs du heavy metal. L’histoire les retiendra principalement pour cette deuxième période, et à juste titre , mais ce troisième album Mark I mérite mieux que l’oubli auquel on le condamne trop souvent.
C’est un album charnière, un document de transition, la dernière photographie d’un groupe avant qu’il ne se transforme irrémédiablement. Il y a quelque chose d’émouvant dans cette musique qui ne sait pas encore ce qu’elle va devenir. Quelque chose de précieux dans cette incertitude créative, dans ce groupe qui cherche sa voie et la trouve par tâtonnements successifs, essayant la folk et la soul et le classique avant de trancher dans le hard rock.
Deep Purple de Deep Purple : pas le plus célèbre de leurs albums, certes. Mais l’un des plus riches d’enseignement pour qui veut comprendre comment les grandes oeuvres naissent rarement d’un coup, comme Athena armée du crâne de Zeus, mais se construisent par étapes, hésitations, retours en arrière. L’album de la chrysalide. Avant le papillon.
L’album précédent de Deep Purple, Shades of Deep Purple, et leur deuxième, The Book of Taliesyn, avaient déjà montré un groupe doué mais encore en construction. Ce troisième album apporte une cohérence que les précédents n’avaient pas tout à fait atteinte. Lord et Blackmore ont trouvé leur dialogue, Evans et Simper ont trouvé leurs rôles. La machine est en place, même si elle s’apprête à être entièrement remontée.
La version de « Hush » qui figure sur les premiers albums américains du groupe , reprise du hit de Joe South , n’est pas ici, mais les qualités qu’elle avait révélées persistent : l’intelligence des arrangements, la capacité à transformer une chanson d’un autre en quelque chose qui leur appartient. Deep Purple saura toujours ça, quelle que soit la configuration du groupe. Ce talent pour la réappropriation est peut-être leur trait le plus constant, traversant toutes les mutations.
Et puis il y a cette atmosphère particulière de l’album , quelque chose de suspendu, d’hésitant mais jamais de timide. C’est la musique d’un groupe au bord du précipice créatif, qui ne sait pas encore qu’il va sauter et que le saut sera merveilleux. « Emmaretta », cachée presque à la fin, montre un groupe capable de groove et de soul que personne n’aurait soupçonné , une surprise dans la surprise, un talent supplémentaire dont on ne saura jamais vraiment ce qu’il aurait pu donner dans une autre configuration.
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