This Was, Jethro Tull (1968) : Le blues de la flûte et la naissance d’un géant progressif

Octobre 1968. Dans les bacs des disquaires britanniques apparaît un album dont la pochette montre quatre jeunes hommes hirsutes et guenilleux posant dans un cimetière. Le titre, This Was, évoque déjà quelque chose de passé, de révolu, comme si les artistes eux-mêmes savaient que ce qu’ils étaient en train de faire ne durerait pas. Ils avaient raison : la formation qui enregistra ce disque se dissoudrait presque immédiatement. Mais l’album lui-même allait lancer l’une des carrières les plus durables et les plus inclassables du rock britannique, celle de Jethro Tull, groupe placé sous l’égide d’un seul homme : Ian Anderson, flûtiste, chanteur, compositeur, et l’une des personnalités les plus singulières qu’ait produites le rock.

Pochette de l'album This Was de Jethro Tull (1968)

Blues, jazz et flûte électrique : l’alchimie impossible qui fonctionne

À l’automne 1968, Jethro Tull est un groupe de blues britannique parmi d’autres, dans la grande tradition du British Blues Boom qui a vu naître Fleetwood Mac, Ten Years After, Chicken Shack et des dizaines d’autres groupes qui cherchent à s’approprier la tradition du Delta Mississippi avec des amplificateurs Marshall et une énergie issue des caves londoniennes. Ce qui distingue Tull de la concurrence, c’est d’abord et avant tout la flûte traversière d’Ian Anderson.

La flûte dans le rock, c’est une idée qui aurait dû ne pas fonctionner. Et pourtant, entre les mains d’Anderson, cet instrument classique et délicat se transforme en quelque chose d’étrange et de puissant. Anderson ne joue pas de la flûte de manière académique : il souffle dedans comme si c’était un harmonica, il la mord, il la secoue, il en tire des sons qui n’ont rien à voir avec ce que les conservatoires enseignent. Cette technique autodidacte, fruit d’une pratique intense et solitaire, donne au groupe une sonorité immédiatement reconnaissable qui les différencie de tout ce qui existe à l’époque.

Le groupe qui enregistre This Was est formé d’Anderson au chant et à la flûte, de Mick Abrahams à la guitare, de Glenn Cornick à la basse, et de Clive Bunker à la batterie. C’est le seul album Jethro Tull avec Abrahams, dont l’influence sur le son du disque est considérable. Les deux compositeurs principaux, Anderson et Abrahams, ont des visions musicales suffisamment proches pour créer une cohérence sonore, mais suffisamment différentes pour générer une tension créative productive. Abrahams est le plus ancré dans le blues pur et dur : ses solos sur « Someday the Sun Won’t Shine for You » doivent directement à Muddy Waters et à BB King.

Le disque fut enregistré pour la modique somme de 1 200 livres sterling dans les studios Island de Londres, une économie qui reflète les contraintes de l’époque mais qui, paradoxalement, contribue à l’énergie brute et directe du son final. Il n’y a pas de fioritures sur This Was : c’est un album de groupe, joué ensemble dans une salle, capturé avec le minimum d’overdubs. La chaleur acoustique qui en résulte est à l’opposé des productions luxueuses et surchargées de l’ère numérique.

Fait historique d’une importance considérable : Jethro Tull participa en décembre 1968 au tournage du Rock and Roll Circus des Rolling Stones, cette émission mythique jamais diffusée de son vivant, aux côtés des Stones eux-mêmes, de John Lennon, d’Eric Clapton et des Who. Pour cette occasion exceptionnelle, le groupe emprunta Tony Iommi à un groupe de Birmingham dont on entendrait bientôt parler : Black Sabbath. Iommi ne restera chez Tull que quelques jours, préférant retourner auprès de ses camarades Ozzy, Geezer et Bill Ward.

« Mick Abrahams et moi avions des visions musicales différentes, ce qui était à la fois notre force et notre limite. Lui était profondément enraciné dans le blues, moi je voulais déjà aller ailleurs. Cet album est l’endroit où nos deux routes se sont croisées pour la seule et unique fois. » Ian Anderson, sur This Was

Le départ de Mick Abrahams à la fin de l’année 1968, qui ira fonder Blodwyn Pig, ouvre paradoxalement la voie à la vraie destinée de Jethro Tull. Son remplaçant, le formidable Martin Barre, rejoindra le groupe pour Stand Up en 1969, et c’est là que commencera la transformation du groupe en machine progressive d’une envergure sans précédent, qui culminera avec les monuments que sont Aqualung (1971) et Thick as a Brick (1972). Mais sans This Was, sans ce document brut et sincère d’un groupe qui cherchait encore sa propre voix dans les ruines du blues britannique, rien de tout cela n’aurait été possible. C’est le premier pas d’un voyage qui allait durer des décennies.

This Was reste, cinquante-six ans après sa sortie, un album étonnamment vivant, une preuve que le blues britannique des années soixante pouvait atteindre des sommets quand il était animé par une vision artistique authentique et une virtuosité instrumentale hors du commun. Ian Anderson, avec sa flûte improbable et sa voix éraillée, avait trouvé sa place dans un monde qui ne l’attendait pas. Il n’allait plus la quitter.

Jethro Tull sur X

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This Was