Le 18 février 1974, Casablanca Records sort le premier album d’un groupe de New York dont personne ne sait encore quoi penser. Il s’appelle Kiss, et les quatre musiciens qui le composent portent des maquillages de théâtre que le groupe appelle des « personas » : le Démon (Gene Simmons), l’Homme Étoile (Paul Stanley), le Félin Spatial (Ace Frehley), le Fils d’Arlequin (Peter Criss). Ils ont des bottes à plateforme de vingt centimètres. Ils font sur scène un spectacle pyrotechnique et extravagant. Et ils jouent du hard rock américain aussi direct et aussi efficace qu’une gifle.
L’histoire de Kiss commence à New York en 1972, quand Paul Stanley et Gene Simmons décident de monter un groupe qui prend tout ce que le rock and roll avait accompli jusqu’ici et le pousse jusqu’au bout de ses possibilités de spectacle. Stanley, né Stanley Eisen à Queens, et Simmons, né Chaim Witz à Haïfa en Israël et arrivé aux États-Unis à l’âge de huit ans, avaient joué ensemble dans un groupe précédent sans succès. Ils savaient ce qu’ils ne voulaient pas faire. Ils cherchaient ce qu’ils voulaient faire.
Ace Frehley arrive comme réponse à une petite annonce dans le Village Voice. Il se présente à l’audition dans des chaussures dépareillées et joue avec une énergie et une instinctivité qui convainquent immédiatement. Peter Criss, batteur de rock and roll avec de l’expérience et une voix de blues naturelle, complète la formation. Kiss existe. Le concept est clair : des personnages plus grands que nature, une mise en scène spectaculaire, et derrière tout ça, des chansons de rock and roll qui fonctionnent.
Le premier album a été enregistré rapidement, produit par Kenny Kerner et Richie Wise. Neil Bogart chez Casablanca Records avait signé le groupe en voyant quelques concerts : il avait senti une énergie et une présence scénique exceptionnelles que peu d’autres labels avaient identifiées. L’enregistrement s’est déroulé à New York en quelques semaines, sans grands moyens mais avec une clarté de vision qui compense ce que les moyens financiers ne fournissent pas.
« Strutter » ouvre l’album et pose les termes du contrat immédiatement. Un riff simple et efficace, un refrain qui reste en tête sans effort apparent, des paroles qui racontent une fille qui sait exactement ce qu’elle veut. Ce n’est pas de la grande poésie. C’est du rock and roll dans sa forme la plus pure : direct, sans détours, fait pour être entendu fort et fort fort. Stanley écrit des chansons comme des slogans : percutantes, impossibles à oublier une fois entendues, fonctionnant exactement comme elles sont censées fonctionner.
« Firehouse » est peut-être le titre le plus représentatif de la philosophie Kiss. Une chanson construite autour d’une image forte, avec un riff d’Ace Frehley qui prouve que sous le maquillage de félin spatial se cache un guitariste qui sait trouver les notes qui comptent. Frehley n’est pas le guitariste le plus techniquement sophistiqué de sa génération, mais il possède quelque chose que les guitaristes très techniques n’ont pas toujours : une façon instinctive de trouver les mélodies qui s’imprègnent et les riffs qui ne partent pas.
« Nothin’ to Lose » et « Cold Gin » montrent deux facettes différentes du groupe. La première est une chanson d’énergie pure, rythmique et directe, celle qui met la salle en mouvement sans délai. La seconde est une power ballad avant l’heure, avec une construction qui monte progressivement vers un climax, chantée par Peter Criss avec une voix de blues qui surprend par son authenticité dans ce contexte spectaculaire.
« Black Diamond », qui ferme l’album, est la pièce la plus ambitieuse de l’ensemble. Elle commence dans une douceur relative, construite sur un riff arpégé, et s’élève progressivement vers quelque chose de plus grand, de plus dramatique, avec Criss au chant et un final qui dépasse les trois minutes d’introduction calme. C’est une vraie chanson rock avec une vraie architecture, qui prouve que Kiss était capable, quand il le voulait, d’aller au-delà du format court et percutant.
L’album n’a pas été un succès commercial immédiat en 1974. Les critiques rock l’ont largement ignoré ou rejeté. C’est la tournée intensive que le groupe a menée à travers les États-Unis dans les années suivantes, jouant chaque soir pour des salles de plus en plus grandes, qui a construit leur réputation concert par concert. Kiss a vendu des centaines de millions de disques dans les décennies suivantes et est devenu une icône de la culture populaire mondiale. Mais tout cela commence ici, sur ce premier album de 1974 : brut, direct, sans concession, et portant déjà en lui tous les ingrédients de ce qui allait suivre.
Sur le plan de la composition, le premier album de Kiss démontre que Paul Stanley et Gene Simmons avaient compris quelque chose d’essentiel sur la structure d’une chanson de rock : la simplicité n’est pas un manque d’ambition, c’est une forme d’ambition en soi. Écrire un refrain qu’une salle de dix mille personnes peut reprendre à l’unisson à la première écoute exige autant de talent que d’écrire une suite de dix minutes. Kiss avait ce talent, et il s’exprime sur chaque piste de cet album avec une constance qui explique pourquoi ces chansons ont continué à fonctionner en concert pendant des décennies. Le rock and roll le plus efficace est souvent le plus directement construit.
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