Sortie 1999
Artiste BLUR

13, BLUR (1999) : le grand saut dans l’inconnu

Comment un groupe sort-il de la cage doree de la Britpop ? En la faisant exploser de l’interieur. Paru le 15 mars 1999, sixieme album de Blur, 13 est le disque de tous les risques, celui ou le quatuor londonien tourne le dos aux refrains pop parfaits qui ont fait sa gloire pour plonger dans l’experimentation la plus aventureuse. Electronique, gospel, lo-fi, shoegaze, bruit pur : tout y passe. Un disque cathartique, traverse de chagrin et d’audace, qui restera comme l’un des sommets de leur discographie.

Exit Stephen Street, voici William Orbit

Premier signe du changement de cap : Blur abandonne son producteur historique Stephen Street pour confier les commandes a William Orbit, le magicien des textures electroniques qui venait de transfigurer le son de Madonna. Damon Albarn l’a explique sans detour : la situation etait si personnelle, si douloureuse, qu’il fallait quelqu’un qui ne connaissait pas vraiment le groupe. Orbit apporte ses nappes atmospheriques, son goût pour l’experimentation studio, et pousse Blur vers des territoires sonores inedits, brumeux et hypnotiques.

Le coeur brise de Damon Albarn

Car 13 est avant tout un disque de rupture. La separation entre Damon Albarn et Justine Frischmann, la chanteuse d’Elastica, irrigue tout l’album d’une melancolie a vif. Deux morceaux l’evoquent frontalement : « Tender » et « No Distance Left to Run », confessions douloureuses d’un homme qui peine a tourner la page. Cette charge emotionnelle donne au disque une profondeur, une sincerite a nu, qui tranche avec l’ironie parfois distante des albums precedents. Albarn se met en danger, s’expose, et l’on touche du doigt sa fragilite.

Tender, l’hymne gospel

Le disque s’ouvre sur l’un de ses sommets : « Tender », longue priere laïque portee par le London Community Gospel Choir et son refrain repete comme un mantra, oh my baby, oh my baby, oh why, oh my. Coecrit par Albarn et le guitariste Graham Coxon, le morceau atteint une dimension quasi spirituelle, transformant le chagrin en celebration collective. C’est une chanson de guerison, un baume sonore, qui grimpe a la deuxieme place des charts britanniques. Rarement Blur aura sonne aussi grand, aussi emu, aussi habite.

Coffee and TV et le carton de lait

Autre sommet, mais d’une tout autre couleur : « Coffee and TV », chante non par Albarn mais par Graham Coxon, qui y exprime son mal-etre et son rapport ambigu au succes. Le morceau doit beaucoup de sa popularite a son clip culte, mettant en scene un carton de lait anthropomorphe parti a la recherche du guitariste disparu. Cette petite merveille d’animation, recompensee par plusieurs prix, reste l’une des videos les plus aimees de la fin des annees 90. La preuve que l’experimentation n’empechait pas Blur de signer encore des tubes imparables.

Coxon prend le pouvoir

S’il fallait designer le veritable heros de 13, ce serait Graham Coxon. Le guitariste, de plus en plus tente par le bruit, la dissonance et l’experimentation, impose ici sa vision avec une liberte nouvelle. Sa guitare gratte, crisse, sature, sur des titres comme le tres industriel « Bugman ». Cette montee en puissance creative annonce pourtant les tensions a venir : le grand ecart entre les ambitions pop d’Albarn et les pulsions bruitistes de Coxon finira par mener au depart du guitariste quelques annees plus tard. 13 capte ce moment d’equilibre fragile et fecond.

Un disque difficile a accoucher

Les sessions furent loin d’etre sereines. Le batteur Dave Rowntree a raconte une ambiance parfois chaotique, des membres absents ou ivres, des disputes et des departs precipites. Cette tension, ce malaise, transparaît dans la musique, lui donnant une urgence et une verite particulieres. Malgre tout, ou peut-etre grace a cela, le disque atteint une cohrence emotionnelle saisissante. 13 est le son d’un groupe qui se cherche, qui doute, qui souffre, et qui transforme tout cela en art.

Un titre charge de sens

Pourquoi appeler un disque 13 ? Le chiffre porte sa charge de superstition, de malchance, de presage funeste, parfaitement raccord avec l’atmosphere de deuil amoureux qui traverse l’album. C’est aussi le numero d’ordre dans la longue route du groupe, une facon brute et nue de nommer un disque qui refuse les artifices. Cette sobriete du titre, ce depouillement jusque dans l’identite de l’objet, annonce la couleur : ici, pas de jeu, pas de pose, juste la verite crue d’un groupe a un moment de bascule. 13 sonne comme un constat lucide, presque clinique, sur un amour qui se termine et un groupe qui mue.

Le courage recompense

Numero un des charts britanniques, certifie disque de platine, nomme au prestigieux Mercury Prize : 13 prouve que le public etait pret a suivre Blur dans ses experimentations les plus pousses. Reecoutez-le aujourd’hui : son audace n’a pas pris une ride. En osant saboter sa propre formule gagnante, en privilegiant l’emotion brute et l’aventure sonore, Blur a signe l’un de ses disques les plus profonds et les plus durables. La Britpop etait un costume devenu trop etroit ; avec 13, le groupe l’a dechire pour respirer enfin. Un grand saut dans l’inconnu, et un atterrissage magistral.

La note des passionnés

4,0 /5

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