2003 Album

Think Tank

par BLUR

4,0
Sortie 2003
Artiste BLUR

Think Tank, BLUR (2003) : Albarn part seul en Afrique et revient avec un chef-d’oeuvre

Graham Coxon est parti. Le guitariste historique de Blur, l’ami d’enfance de Damon Albarn rencontré à Colchester dans les années quatre-vingt, le peintre passionné, l’architecte du son Blur depuis le début, a quitté le groupe en cours d’enregistrement de cet album. Il joue sur un seul titre, « Battery in Your Leg », le dernier de l’album, celui qui ressemble à une lettre d’adieu à une amitié longue de vingt ans. Difficile de ne pas être ému en l’écoutant.

Et pourtant, « Think Tank » n’est pas un disque triste. C’est un disque libéré.

Le Maroc comme point de départ

Blur a enregistré une partie de cet album au Maroc, à Marrakech, dans un studio improvisé. Cette décision géographique n’est pas anodine. Albarn avait déjà montré avec Gorillaz (le projet animé qu’il avait lancé en 2001 avec Jamie Hewlett) son appétit pour les influences extra-britanniques. Le Maroc apporte au son de « Think Tank » quelque chose d’indéfinissable : un peu de poussière, un peu de lumière différente, des rythmes qui viennent d’ailleurs.

Norman Cook (alias Fatboy Slim) n’est pas dans l’album. Ben Hillier est co-producteur. L’ambiance en studio était à la fois créative et mélancolique, l’ombre de l’absence de Coxon planant sur tout.

Crazy Beat et le faux retour au rock

« Crazy Beat » ouvre l’album comme un uppercut. C’est le single le plus direct, le plus rock de l’album, avec un riff qui renoue avec le meilleur de la période « 13 » mais en plus tendu, en plus nerveux. La chanson sort en single en juin 2003 et monte dans les charts britanniques. Ceux qui craignaient que Blur sans Coxon soit Blur sans âme ont eu tort sur ce point précis.

Mais « Think Tank » n’est pas un album de singles. C’est un album de textures, d’atmosphères, de progressions qui prennent leur temps.

Good Song et la guitare acoustique

« Good Song » est peut-être la plus belle chanson du disque. Acoustique, douce, dépouillée. Albarn chante avec une économie de moyens qui rend chaque syllabe précieuse. C’est presque folk. C’est presque Syd Barrett dans un bon jour. C’est Blur tel qu’on n’avait jamais vraiment entendu Blur, et c’est magnifique.

Cette capacité à alterner entre la violence de « Crazy Beat » et la tendresse de « Good Song » dans le même album est la marque des grands groupes. Blur a toujours su faire ça. Depuis « Leisure » (1991) jusqu’à « 13 » (1999), ils n’ont jamais fait deux fois le même disque.

Caravan : l’Afrique entre dans la musique

« Caravan » est le titre qui porte le plus clairement les traces du séjour marocain. Une ligne de basse répétitive et hypnotique, des percussions qui semblent venir d’un souk, une mélodie vocale qui tourne en boucle avec des variations subtiles. C’est du Blur mais c’est aussi quelque chose d’autre, quelque chose qu’Albarn affinera dans ses projets futurs, notamment le Mali Music (2002) qu’il avait enregistré avec des musiciens de Bamako.

Battery in Your Leg : adieu Graham

Dernier titre de l’album. Coxon joue. Albarn chante avec une douceur inhabituelle. Les paroles évoquent une amitié qui se termine, une complicité qui se défait. « What happened to us? », quelque chose comme ça dans l’esprit sinon dans la lettre. C’est la chanson d’adieu d’un groupe à l’un de ses membres fondateurs. Elle est triste sans être larmoyante. Elle est honnête sans être brutale.

Blur se séparera peu après la sortie de « Think Tank ». Albarn poursuivra avec Gorillaz, avec The Good, the Bad and the Queen, avec des projets d’opéra, avec un album malien… Le groupe se reformera en 2015 pour « The Magic Whip ». Mais « Think Tank » restera leur dernier disque de studio de la grande période, et l’un de leurs plus beaux.

Un chef-d’oeuvre discret, un de ceux qu’on redécouvre des années après en se demandant comment on avait pu passer à côté.

Albarn et la musique du monde

Pour comprendre « Think Tank », il faut savoir qu’en 2002, un an avant sa sortie, Damon Albarn était allé au Mali enregistrer avec des musiciens locaux. Le résultat, « Mali Music », sorti en album quelques mois avant « Think Tank », l’avait transformé. Il avait compris que la musique populaire anglaise pouvait s’ouvrir à d’autres rythmes, d’autres modes, d’autres façons d’habiter le temps musical. Cette ouverture s’entend sur tout « Think Tank » : dans les percussions, dans les structures mélodiques, dans cette façon de ne pas aller toujours là où la chanson anglo-saxonne conventionnelle irait. C’est ce qui fait de cet album quelque chose de durable, de pas seulement ancré dans son époque mais curieux du monde entier.

Blur a toujours été un groupe de la tension entre les influences : Britpop contre américanisme, mélodie contre bruit, accessibilité contre expérimentation. « Think Tank » résout cette tension à sa manière propre, en s’ouvrant vers l’extérieur plutôt qu’en se retournant sur elle-même.

La note des passionnés

4,0 /5

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