Il n’existe pas de groupe comme les Gorillaz. Nés de l’imagination debordante de Damon Albarn, chanteur de Blur et ame restless du rock britannique, et du dessinateur Jamie Hewlett, createur du comic book Tank Girl, les Gorillaz sont un groupe de dessin anime : quatre personnages fictifs, 2D, Murdoc, Noodle et Russel, qui servent de facade a une aventure musicale sans frontieres ni limites de genre. Le premier album eponyme, sorti en 2001, avait deja stupefie par son eclectisme : hip-hop, electronica, rock, pop, reggae, tout s’y melangeait avec une desinvolture qui semblait presque magique. Demon Days, leur second opus sorti en mai 2005, va plus loin encore. Plus sombre, plus politique, plus cinematographique, il constitue l’une des oeuvres les plus ambitieuses et les plus reussies de la decennie. Produit par Albarn lui-meme avec Danger Mouse (l’homme du Grey Album), Jason Cox et Cass Browne, l’album embarque le monde entier dans un voyage sonore d’une richesse proprement vertigineuse. C’est l’album que le rock aurait du faire en 2005 et qu’il n’aurait jamais su faire sans Albarn.
Damon Albarn et l’art du grand ecart musical
Pour comprendre Demon Days, il faut comprendre Damon Albarn. Avant les Gorillaz, il y a Blur, l’un des groupes les plus importants de la britpop des annees 1990. Avec Parklife (1994) et The Great Escape (1995), Blur definit les codes d’une certaine Angleterre urbaine et ironique. Puis, a rebours total du succes commercial, Albarn abandonne la formule gagnante pour 13 (1999) et Think Tank (2003), albums de plus en plus experimentaux et emotionnellement denses. Parallelement, il fonde les Gorillaz avec Hewlett et explore des territoires musicaux que Blur ne lui permettrait pas : le hip-hop de Del tha Funkee Homosapien sur le premier album, les experimentations africaines au Mali qui alimenteront son futur album solo Mali Music. Albarn est un collectionneur d’influences, un traducteur de cultures. Demon Days est son chef-d’oeuvre dans cet art de la synthese : il prend le meilleur du hip-hop, de la musique electronique, du rock, de la soul et du gospel, et en fait quelque chose d’entierement nouveau.
Feel Good Inc., DARE et les sommets du disque
Feel Good Inc. est probablement le titre le plus connu des Gorillaz, et pour cause : son introduction de basse hypnotique, son refrain de De La Soul, et la voix melancolique d’Albarn sur le pont constituent une combinaison quasi parfaite. C’est du hip-hop qui sonne comme du rock, du rock qui swingue comme du hip-hop, et tout cela dans un paysage sonore desole et quasi post-apocalyptique. DARE, co-ecrit avec Shaun Ryder des Happy Mondays, est une experience differente : la voix hallucinee de Ryder sur ce groove electro-funk cree une dissonance fascinante, quelque chose entre le dancefloor et le cauchemar. El Manana, avec sa guitare acoustique de Noodle et ses cordes somptueuses, est la ballade la plus belle de l’album, presque dechirante. Every Planet We Reach is Dead est un voyage cosmique de huit minutes qui montre qu’Albarn n’a pas peur de la longueur ni de l’abstraction. Kids with Guns ouvre le disque avec une noirceur politique qui annonce le reste : Demon Days est un album qui parle du monde tel qu’il va mal, des guerres inutiles, de l’aliénation, de la fin programmee des choses.
Danger Mouse et la production de l’annee 2005
Le role de Danger Mouse dans la reussite de Demon Days est souvent sous-estime. Brian Joseph Burton, de son vrai nom, venait de faire scandale avec le Grey Album (2004), mashup non autorise de l’album blanc des Beatles et du Black Album de Jay-Z qui avait ete interdit par EMI mais distribue illegalement sur internet, devenant l’un des premiers viraux de l’ere numerique. Sa capacite a creer des textures sonores complexes a partir de materiaux heterogenes est exactement ce dont Demon Days avait besoin. Il apporte une coherence de production qui permet a l’album de ne jamais sembler cacophonique malgre la diversite extreme de ses influences. Chaque piste respire, chaque transition est soignee, chaque detail sonore a sa raison d’etre.
Un album politique pour une epoque trouble
Sorti en mai 2005, Demon Days arrive dans un monde marque par la guerre en Irak, les attentats de Madrid et de Londres, et une forme de desenchantement general face a la politique internationale. Albarn est un artiste politiquement engage : il avait manifeste contre la guerre en Irak, signe des petitions, pris position publiquement. Demon Days porte cette conscience politique sans jamais tomber dans le discours ou le slogan. La dystopie de l’album est musicale et emotionnelle avant d’etre rhethorique. C’est ce qui en fait un document aussi puissant : il ne dit pas ce que l’on doit penser, il fait ressentir ce que l’on devrait craindre. Il remporte le Grammy du meilleur album de musique alternative en 2006, une recompense largement meritee pour une oeuvre qui reste, vingt ans apres sa sortie, d’une modernite intacte et troublante.
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