Blur, Leisure : les premiers pas hésitants de futurs géants
Avant de devenir les rois de la Britpop, avant le duel homérique avec Oasis, avant les chefs-d’oeuvre pop des années quatre-vingt-dix, Blur fut un jeune groupe parmi d’autres, cherchant encore sa voie. « Leisure », leur premier album publié en 1991, est le document de cette préhistoire, le premier jet d’une carrière qui allait devenir l’une des plus brillantes du rock anglais. Encore un peu frêle, encore marqué par les modes de son temps, ce disque pose pourtant les fondations d’un édifice considérable.
Les quatre membres sont déjà là, ce quatuor qui ne changera jamais. Damon Albarn au chant, charismatique et ambitieux, Graham Coxon à la guitare, génie torturé et inventif, Alex James à la basse, dandy nonchalant, et Dave Rowntree à la batterie, roc imperturbable. Tout l’arsenal qui fera la grandeur de Blur est en germe, mais le groupe n’a pas encore trouvé l’identité forte, terriblement anglaise, qui le distinguera bientôt.
L’ombre de Manchester
Car « Leisure » est avant tout un disque de son époque, profondément marqué par la vague baggy venue de Manchester. À la charnière des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, les Stone Roses et les Happy Mondays ont imposé un son dansant, des rythmes hypnotiques, une fusion du rock et de la culture des clubs. Blur s’engouffre dans cette brèche, et plusieurs morceaux de l’album portent la marque de cette influence, entre groove indolent et guitares noyées d’effets.
On y entend aussi l’écho du shoegaze, ce courant qui faisait alors fureur dans les milieux indépendants britanniques, avec ses murs de guitares saturées et ses voix enfouies. Cette double filiation donne à « Leisure » une couleur très datée, très début des années quatre-vingt-dix, qui contraste avec le classicisme pop que Blur revendiquera ensuite. Le groupe n’avait pas encore opéré son grand virage vers l’héritage des Kinks et de la pop anglaise.
Des fulgurances annonciatrices
Malgré ses tâtonnements, l’album contient de vraies réussites. « There’s No Other Way », porté par un groove baggy irrésistible, devient un véritable tube et installe le groupe dans le paysage. « She’s So High » séduit par sa mélancolie planante, et « Bang » montre déjà le talent d’Albarn pour les refrains accrocheurs. Ces singles laissent entrevoir le songwriter de génie qui sommeille, capable de marier l’efficacité pop et une certaine étrangeté.
Graham Coxon, surtout, impressionne déjà par son jeu de guitare inventif, anguleux, jamais là où on l’attend. Le futur grand guitariste de la Britpop affirme une personnalité forte, un refus des solutions faciles, qui apporte à ces chansons leur relief et leur singularité. C’est lui qui empêche « Leisure » de sombrer dans le suivisme pur, lui qui injecte cette dose de bizarrerie qui rend le disque attachant.
Avant la métamorphose
L’histoire retiendra que Blur n’a véritablement explosé qu’avec ses albums suivants, lorsque le groupe a tourné le dos aux modes pour embrasser pleinement son identité anglaise. « Modern Life Is Rubbish », « Parklife » et « The Great Escape » formeront une trilogie éclatante qui fera de Blur l’un des fers de lance de la Britpop. Mais sans « Leisure », sans cette première étape, rien de tout cela n’aurait été possible.
Damon Albarn lui-même portera longtemps un regard sévère sur ce premier essai, le jugeant immature et trop dépendant des modes de l’époque. Cette lucidité critique en dit long sur l’exigence du personnage, sur cette insatisfaction permanente qui le poussera toujours à se réinventer, jusqu’à Gorillaz et au-delà. « Leisure » est le disque d’un groupe qui se cherche, et qui ne sait pas encore qu’il va trouver bien au-delà de ses espérances.
Une scène en pleine effervescence
Pour comprendre « Leisure », il faut le replacer dans le bouillonnement de la scène indépendante britannique du début des années quatre-vingt-dix. C’est une période de transition fascinante, où les modes se télescopent, où le baggy de Manchester côtoie le shoegaze des banlieues anglaises, où une nouvelle génération cherche encore sa voie après l’effondrement des certitudes des années quatre-vingt. Blur navigue au milieu de ce maelström, absorbant les influences ambiantes sans avoir encore trouvé le moyen de les transcender.
Cette porosité aux modes, qui sera plus tard reprochée à l’album, témoigne aussi de la curiosité et de l’ouverture d’esprit du groupe. Damon Albarn et Graham Coxon, étudiants en art épris de musique, étaient des éponges, avides de tout entendre, de tout assimiler. C’est précisément cette boulimie culturelle qui leur permettra ensuite de digérer ces influences pour forger un son personnel. « Leisure » capte ce moment précis où le talent est là, palpable, mais où la maturité fait encore défaut, dans toute la fraîcheur touchante de la jeunesse.
Réécouté aujourd’hui, « Leisure » garde le charme des oeuvres de jeunesse, ces disques imparfaits mais sincères où l’on devine, en pointillé, la grandeur à venir. Pour les fans de Blur, c’est une pièce essentielle du puzzle, le point de départ d’une aventure exceptionnelle. Pour les autres, un témoignage attachant de la scène britannique au tournant de la décennie, quand un jeune groupe encore hésitant s’apprêtait, sans le savoir, à conquérir le monde.
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