Gorillaz, GORILLAZ (2001) : quand le dessin anime conquiert le rock

Et si le groupe le plus excitant de 2001 n’existait pas vraiment ? Quatre personnages de dessin anime, un chanteur bleu nomme 2-D, un bassiste diabolique appele Murdoc, une guitariste japonaise prenommee Noodle et un batteur fantome : voila Gorillaz, le premier groupe virtuel a conquerir la planete. Derriere ces avatars de papier se cachent deux genies, Damon Albarn de Blur et le dessinateur Jamie Hewlett. Paru en mars 2001, leur premier album est un coup de maître conceptuel autant qu’un disque irresistible, melange detonnant de trip-hop, de dub, de hip-hop et de pop.

Une idee de genie

Tout part d’une intuition. Albarn et Hewlett, colocataires, regardent MTV et constatent la vacuite du star-system musical. Et s’ils creaient un groupe entierement fictif, un commentaire ironique sur cette industrie du clip ? Hewlett, createur de la bande dessinee culte Tank Girl, dessine les quatre membres, leur invente une mythologie, une histoire. Albarn compose la musique. Le concept est brillant : liberer la musique du visage de ses createurs, jouer avec les codes du marketing tout en les detournant. Le groupe virtuel devient une oeuvre d’art totale, a la croisee du son et de l’image.

Le cocktail sonore

Musicalement, Gorillaz brasse tout ce qui passe a portee. Produit par Dan the Automator, le disque marie trip-hop poisseux, beats hip-hop, basses dub, melodies pop et echappees latines dans un grand melting-pot sonore. Albarn, libere du carcan Blur et de la Britpop, s’amuse a explorer des territoires nouveaux, plus urbains, plus metisses. Le resultat sonne moderne, cosmopolite, refractaire a toute etiquette. C’est l’oeuvre d’un musicien curieux de tout, qui profite de l’anonymat du masque cartoon pour s’aventurer la ou Blur ne pouvait l’emmener.

Clint Eastwood, le tube planetaire

Le sommet du disque s’appelle « Clint Eastwood », porte par le rappeur Del the Funky Homosapien et son refrain devenu mythique, I’m happy, I’m feeling glad, I got sunshine in a bag. Sur un beat hypnotique et un harmonica spaghetti-western, le morceau devient un tube mondial, quatrieme des charts britanniques, et installe Gorillaz dans le paysage. Son clip anime, signe Hewlett et Passion Pictures, fait sensation. Del aurait ecrit et enregistre ses couplets en une demi-heure a peine. La preuve qu’un eclair de genie ne se commande pas.

Une galerie d’invites

Autour de ce hit gravite une faune d’invites prestigieux. Le legendaire Ibrahim Ferrer, du Buena Vista Social Club, vient poser sa voix cubaine sur le sublime « Latin Simone ». Miho Hatori de Cibo Matto, Tina Weymouth et Chris Frantz du Tom Tom Club apportent leur grain. Cette generosite, cette ouverture aux collaborations les plus diverses, deviendra la marque de fabrique de Gorillaz. Le projet se conçoit des l’origine comme une plateforme de rencontres, un carrefour ou les artistes du monde entier viennent croiser leurs talents. Une auberge espagnole musicale.

Le triomphe de l’image

Au-dela des chansons, c’est tout l’univers visuel qui fait la difference. Les clips animes, les interviews fictives des personnages, le site internet immersif : Gorillaz invente une nouvelle facon de vivre un groupe a l’ere numerique naissante. Les fans s’attachent a ces avatars comme a de vrais musiciens, suivent leurs aventures rocambolesques, plongent dans leur mythologie. C’est une revolution dans la facon de concevoir l’identite d’un groupe, qui anticipe de maniere troublante notre rapport actuel aux personnages virtuels et aux mondes imaginaires.

Un record mondial

Le succes est colossal : troisieme des charts britanniques, plusieurs millions d’exemplaires ecoules a travers le monde, et meme un record du monde Guinness du groupe virtuel le plus vendu de l’histoire. Gorillaz prouve qu’un concept audacieux peut rencontrer un public de masse, que l’experimentation et le succes ne sont pas incompatibles. Ce premier album ouvre une saga qui se poursuit encore aujourd’hui, a travers de multiples disques et collaborations toujours plus ambitieuses. Le pari fou d’Albarn et Hewlett s’est transforme en l’une des aventures musicales les plus durables de notre epoque.

Albarn liberé

Pour Damon Albarn, Gorillaz represente bien plus qu’un projet parallele : c’est une liberation. Apres des annees a porter Blur et a incarner l’un des visages de la Britpop, le voila qui peut se cacher derriere des avatars de papier, explorer sans entrave des musiques qui lui etaient interdites sous son propre nom. Le hip-hop, le dub, les sonorites du monde : tout ce que la rigidite du format Blur ne permettait pas trouve ici un terrain de jeu illimite. Cet anonymat relatif, ce masque cartoon, decuple sa creativite et ouvre une nouvelle ere dans sa carriere. Gorillaz deviendra son laboratoire le plus fecond, le lieu de toutes les audaces, bien au-dela de ce premier disque fondateur.

L’avenir invente en 2001

Reecoutez ce premier Gorillaz et mesurez a quel point il etait en avance. A l’heure des avatars, des univers virtuels et des personnages numeriques, le projet d’Albarn et Hewlett apparaît visionnaire, presque prophetique. Mais au-dela du concept, ce qui demeure, ce sont les chansons : ces melodies metisses, ce groove cosmopolite, cette liberte joyeuse. Gorillaz a prouve qu’on pouvait etre malin et populaire, conceptuel et dansant, fictif et profondement vivant. Un disque qui a invente l’avenir en s’amusant, et qui n’a rien perdu de sa fraîcheur. Le groupe qui n’existait pas a fini par tous nous emporter.

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