Origin of Symmetry, MUSE (2001) : la demesure comme religion
Certains groupes choisissent la sobriete ; Muse a choisi la demesure. Avec Origin of Symmetry, deuxieme album paru le 18 juin 2001, le trio de Teignmouth abandonne la relative retenue de ses debuts pour embrasser le grandiose, l’operatique, le space-rock le plus echevele. Falsetto stratospherique de Matthew Bellamy, riffs herculeens, piano virtuose nourri de musique classique, orgue d’eglise : tout y est plus grand que nature. Un disque ambitieux jusqu’a la folie, qui pose les fondations de ce qui fera de Muse l’un des plus grands groupes de stade de sa generation.
Au-dela de Showbiz
Apres un premier album, Showbiz, qui leur avait valu d’incessantes comparaisons avec Radiohead, Muse devait prouver sa singularite. Origin of Symmetry releve le defi en poussant tous les curseurs au maximum. La ou Radiohead se repliait vers l’introspection electronique, Muse choisit l’inverse : l’exploration, l’exces, la theatralite assumee. Le groupe ose tout, quitte a friser le ridicule, et transforme cette audace en marque de fabrique. C’est le disque ou Muse devient vraiment Muse, ou Bellamy et ses comparses trouvent leur identite propre, flamboyante et sans complexe.
Bellamy, le virtuose fou
Au centre de tout, il y a Matthew Bellamy, chanteur, guitariste et pianiste surdoue. Sa voix monte dans des aigus vertigineux, son jeu de guitare melange la fureur du rock et la precision du classique, son piano puise chez Rachmaninoff. Bellamy assume une virtuosite decomplexee, un goût pour la performance et la prouesse technique, dans la grande tradition des heros guitaristes. Autour de lui, Chris Wolstenholme a la basse et Dominic Howard a la batterie forment une section rythmique massive, capable de soutenir ces envolees demesurees. Un trio soude, au service d’une ambition commune.
Plug In Baby, le riff legendaire
Le sommet du disque s’appelle « Plug In Baby », porte par l’un des riffs de guitare les plus celebres du rock du nouveau millenaire. Inspire de Bach, cette ligne tournoyante et electrisante devient instantanement un classique, l’hymne par excellence du groupe. « New Born » ouvre l’album sur une montee en puissance spectaculaire, du piano fragile a l’explosion electrique. « Bliss », « Hyper Music » et le bouleversant « Citizen Erased » deroulent un programme d’une intensite constante. Chaque morceau vise le grandiose, la catharsis, l’emotion paroxystique. Muse ne fait jamais dans la demi-mesure.
Feeling Good et l’orgue d’eglise
Parmi les surprises du disque figure une reprise audacieuse : « Feeling Good », le standard rendu celebre par Nina Simone, que Muse transforme en montagne russe rock. Le groupe ose aussi enregistrer un veritable orgue d’eglise pour le titanesque « Megalomania », poussant jusqu’au bout sa logique de demesure sacree. Ces choix audacieux, ce melange du profane et du sacre, du rock et du classique, dessinent un univers unique. Muse ne se contente pas de jouer du rock : le groupe construit des cathedrales sonores, des oeuvres a l’ambition presque liturgique. Le titre du disque, emprunte a un livre de physique, dit cette quete d’absolu.
Le refus americain
Cette singularite eut un prix. Le label americain Maverick, qui devait sortir le disque outre-Atlantique, le refusa en l’etat, jugeant la voix de falsetto de Bellamy trop peu compatible avec les radios commerciales. On demanda meme au chanteur de reenregistrer ses parties vocales. Muse refusa net, quitta le label, et l’album ne sortit officiellement aux Etats-Unis que des annees plus tard. Cette anecdote en dit long sur l’integrite du groupe, son refus du compromis, sa volonte farouche de preserver son identite contre les diktats du marche. Un entetement qui finira par payer.
Un disque-culte
En Europe, en revanche, Origin of Symmetry triomphe : troisieme des charts britanniques, disque de platine, il installe Muse comme une valeur montante du rock. Surtout, il devient avec le temps l’un des albums les plus aimes des fans, un disque-culte que le groupe celebrera des annees plus tard en le jouant integralement sur scene. Pour beaucoup, c’est ici que Muse a atteint un equilibre parfait entre energie brute et ambition demesuree, avant que les disques suivants ne versent parfois dans une grandiloquence plus appuyee. Un moment de grace, capte sur la pellicule.
Le classique au service du rock
L’une des grandes singularites de Muse tient a son rapport decomplexe a la musique classique. Matthew Bellamy, pianiste de formation, ne cache pas son admiration pour les grands romantiques, au premier rang desquels Rachmaninoff, dont l’influence affleure sur plusieurs titres. Cette culture savante, loin d’etre un placage snob, irrigue naturellement la musique du groupe, lui donnant sa dimension grandiose et sa richesse harmonique. Muse ose marier la fureur du rock a la sophistication du conservatoire, le riff de guitare a l’arpege de concerto. Cette ambition culturelle, ce refus de la facilite, distingue radicalement le groupe de ses contemporains et explique en partie la fascination durable qu’il exerce sur son public.
L’origine d’une legende
Reecoutez Origin of Symmetry et entendez un groupe en train de devenir lui-meme, de trouver la formule qui le menera dans les plus grands stades du monde. Tout est deja la : la demesure, la virtuosite, le sens du spectacle, cette facon de transformer chaque chanson en epopee. Muse a fait le pari de l’exces et de l’ambition contre la mode de la retenue, et ce pari fou s’est revele gagnant. Ce deuxieme album reste, pour beaucoup, le sommet de leur discographie, le moment ou tout devenait possible. L’origine de la symetrie, l’origine d’une legende. Grandiose, et fier de l’etre.
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