Né des mêmes sessions que son frère « Kid A », « Amnesiac » est longtemps passé pour le cadet négligé, le recueil de chutes d’un chef-d’oeuvre. C’est une grave erreur. Paru en 2001, ce disque de Radiohead est une oeuvre à part entière, fascinante et exigeante, qui prolonge l’aventure de la déconstruction la plus radicale du rock.
Le jumeau de Kid A
Au tournant du millénaire, Radiohead avait stupéfié le monde en abandonnant les guitares triomphantes d' »OK Computer » pour plonger dans l’électronique abstraite, le jazz et l’expérimentation avec « Kid A ». Les sessions de cet album furent si prolifiques qu’elles donnèrent naissance à un second disque, « Amnesiac », paru quelques mois plus tard. Loin d’être un simple appendice, il offre un autre visage de cette période de mutation radicale.
Le groupe a toujours insisté sur le fait que les deux albums devaient être considérés comme des oeuvres distinctes, deux faces d’une même obsession plutôt qu’un disque et ses restes. « Amnesiac » possède sa propre cohérence, sa propre atmosphère, plus fragmentée et énigmatique peut-être, mais tout aussi riche et habitée.
Pyramid Song et le vertige des formes
« Pyramid Song » est l’un des sommets absolus de la discographie du groupe, une ballade au piano d’une beauté étrange, portée par un rythme insaisissable qui semble flotter hors du temps. « Knives Out » renoue avec une forme plus mélodique, « I Might Be Wrong » déploie un groove hypnotique, et « Life in a Glasshouse » se referme sur une atmosphère de jazz funèbre bouleversante, portée par des cuivres à la Nouvelle-Orléans.
Cette diversité fait la richesse du disque. « Amnesiac » navigue entre l’électronique glaciale, le rock spectral et des incursions jazz inattendues, dans une logique de collage qui reflète son titre, celui d’une mémoire fragmentée. Thom Yorke y poursuit son exploration de l’aliénation, de la perte de sens et de la dissolution de l’identité dans le monde moderne, avec une intensité émotionnelle qui perce sous la froideur apparente.
L’idée même de publier deux albums distincts issus des mêmes sessions, à quelques mois d’intervalle, en dit long sur la singularité de la démarche du groupe. Là où la plupart des artistes auraient ressorti les morceaux restants sous forme de faces B ou d’édition de luxe, Radiohead a choisi de leur donner une existence autonome, de les agencer en une oeuvre cohérente plutôt que de les traiter comme des surplus. Ce respect du moindre morceau, cette conviction que chaque chanson mérite son écrin, témoigne d’une exigence artistique rare. « Amnesiac » n’est pas un appendice, c’est une déclaration : rien, dans le travail de Radiohead, n’est laissé au hasard.

Une oeuvre réévaluée
Longtemps vécu comme le parent pauvre de « Kid A », « Amnesiac » a vu sa réputation grandir avec le temps. De nombreux fans et critiques le considèrent désormais comme une oeuvre majeure, parfois même supérieure à son jumeau plus célèbre, et « Pyramid Song » figure régulièrement parmi les plus belles compositions du groupe.
Ce disque illustre à merveille ce qui fait la grandeur de Radiohead : un refus obstiné de se répéter, une volonté constante d’explorer l’inconnu, quitte à dérouter son public. Au lieu de capitaliser sur le triomphe d' »OK Computer », le groupe a choisi de tout remettre en jeu, et « Amnesiac » est l’un des fruits les plus mystérieux et les plus précieux de cette audace. Un disque qui se mérite, et qui récompense l’écoute attentive par une beauté toujours plus profonde.
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